Apologie de la défaite


par Mathieu Toulouse - 28/10/2008

Vous avez suivi les courses de vélo de montagne aux Jeux olympiques de Pékin. Votre cœur s’est déchiré quand vous avez vu Marie-Hélène Prémont poser le pied par terre et laisser filer les espoirs de médaille sur les sentiers de Lao Shan. Elle avait travaillé si fort. On voulait tellement pour elle, pour son beau sourire, pour ce qu’elle représente dans notre imaginaire collectif. Vous avez aussi été déçu par des performances ternes dans la course des hommes. Moi, je me suis dit: «Dieu que j’aime le cyclisme!»

Vous avez peut-être également suivi les courses d’athlétisme. Vous aurez vu Bolts faire exploser les records du monde. Il vous a peut-être fait rire vous aussi avec ses pas de danse un peu maladroits. Pour le reste, son attitude ne m’a pas fait sourire. D’abord, ce doigt. Cet index dressé en l’air qui disait: «C’est moi. Je suis le Meilleur. Le Numéro Un.» Il y avait aussi l’arrogance du sprinteur qui se sent jusque dans sa démarche. Enfin, il y a eu les 30 derniers mètres de sa course, qui n’étaient pas sans rappeler ceux du 100 mètres de Séoul. L’irrésistible envie de montrer à ses adversaires et au monde entier qu’il était le plus fort, au point de compromettre un exploit qui aurait pu être encore plus remarquable qu’il ne l’a été. L’ego qui l’emporte sur le respect de l’épreuve, des adversaires et des partisans.

Rien ne m’aurait fait plus plaisir que de les voir revenir de Chine avec des médailles dans leurs bagages.
La différence entre le cyclisme et le 100 mètres? Le cyclisme est un sport qui fait mal. Il fait mal à l’entraînement, il fait mal en course. Gagne ou perd, tout le monde souffre dans une course de haut niveau, tellement que parfois, celui qui gagne n’est pas le plus fort, mais bien le plus coriace. Celui dont l’instinct s’est déréglé jusqu’à lui dire: «Tu as mal au point de sentir que tes jambes ne veulent plus tourner? C’est le temps. Attaque!»
Le cyclisme est aussi un sport humiliant. La performance d’un cycliste fluctue énormément au cours d’une saison et souvent, d’une saison à l’autre, de manière un peu aléatoire. Au plus haut niveau, personne ne gagne tout le temps, pas même les athlètes les plus talentueux. Je n’ai jamais aimé Armstrong. Je l’ai toujours trouvé trop arrogant, trop cupide. Mais même lui a déjà dit: «Vous savez, je suis le meilleur du monde au mois de juillet. Durant le reste de la saison, c’est à mon tour de me faire donner des raclées.»

Le cyclisme est un sport qui enseigne de dures leçons. En pensant à ma propre carrière cycliste, j’ai réalisé que j’y avais appris une chose très importante: la capacité de vivre avec l’échec. Le vrai. Jamais, avant de courir en vélo, ne m’était-il arrivé de faire tous les efforts possibles pour atteindre un objectif et de ne pas y arriver. S’investir dans un projet de manière aussi entière et risquer l’échec n’est pas très en vogue dans ma génération et demande une bonne dose de courage. Le courage de peut-être devoir se dire: «J’ai fait tout ce que j’ai pu, mais ce n’était pas assez. Je n’étais pas assez bon aujourd’hui.»

Tous les cyclistes ne sont pas parfaits, loin de là. Par les temps qui courent, je n’ai pas trop à insister sur ce point. N’empêche qu’on a souvent cité en exemples Marie-Hélène Prémont, Geoff Kabush et Michael Barry pour leurs qualités personnelles. Ces qualités sont liées au vélo, d’une certaine façon. Se sont-elles développées au cours d’une longue carrière faite de sacrifices et de défis ou, déjà présentes, ont-elles constitué un atout majeur devant tant d’adversité? Peu importe la réponse, l’humilité, l’affabilité et la force tranquille de ces cyclistes inspirent. Leur élégance dans la défaite est admirable. Pour eux, pas d’excuses, d’histoires ou de mensonges; ils se contentent de reconnaître que leur sport est difficile et que leurs adversaires sont talentueux.

Cela dit, ne vous méprenez pas. Je connais bien Marie-Hélène, Seamus McGrath et Geoff. Je souhaitais de tout cœur qu’ils réussissent à Pékin. Rien ne m’aurait fait plus plaisir que de les voir revenir de Chine avec des médailles dans leurs bagages. J’ai d’ailleurs été ravi de voir que ma prédiction s’était avérée dans le cas de Catharine Pendrel. Je l’avais choisie comme candidate aux médailles de la course olympique (Pierre Hamel me croyait fou); elle m’a donné raison en terminant quatrième, à neuf petites secondes de la médaille de bronze.
Dans un contexte où tous ont perçu les courses de vélo de montagne comme une amère déception et un échec cinglant, je tiens à rappeler ce qui fait la beauté du sport et pourquoi on l’aime. Le sport nous fait vivre et nous fait vibrer. Le sport nous fait rire et pleurer. Le sport nous rappelle que même nos héros sont humains.
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