De Porto à Santiago de Compostela
par Jacques Sennéchael - 02/05/2011
Le bateau tangue mollement au bout de son amarre, brassant à peine les barriques de porto fixées sur le pont. Les grands producteurs se sont installés sur le bord du Douro, à Porto justement.
Les terrasses ont poussé sur les pavés, endroits privilégiés pour déguster le nectar aux mille couleurs. Le vin de Porto inventé par les marchands anglais est parfait en apéritif, avec quelques olives. Parfait aussi en préambule d’un voyage de vélo partant des pavés de la ville reine du Haut-Douro, au Portugal, pour rejoindre ceux de Santiago de Compostela (Saint-Jacques-de-Compostelle), en Espagne. Vous le remarquerez, le nom des villes se chante mieux en portugais ou en espagnol. Entre les deux, de petites routes en pagaille, des bords de mer somptueux et des côtes surprenantes. Récit d’un voyage qui se déguste avec les papilles et qui s’apprécie à la force du mollet.
La couleur du Douro
Pendant que Lisboa se fait belle, Coimbra étudie, Braga prie et Porto travaille. Le vieil adage est à suivre avec modération: pour l’instant, je quitte la ville travailleuse en pédalant le long du Douro en compagnie d’une demi-douzaine de cyclistes qui aiment pédaler tout en goûtant au plaisir de la nouveauté. L’eau du fleuve est vert foncé, le même ton sombre que certains portos, le produit qui a mis le nom de la ville dans la tête des œnologues. Pourtant, le porto en question est produit une centaine de kilomètres en amont de la ville éponyme. Pour la petite histoire, ce sont les Britanniques qui ont en quelque sorte créé ce vin. Comme ils délaissaient les vins français pour cause de guerre, ils ont importé ceux du Portugal en y ajoutant de l’eau-de-vie pour qu’ils supportent le voyage. Le négociant Jean Bearsley a eu la bonne idée d’ajouter de l’eau-de-vie de vin, donnant ses lettres de noblesse au produit.
Le fleuve Douro est large. La route nationale qui le longe sur sa rive nord est un peu fréquentée mais reste très agréable. Elle a le grand mérite de s’élever pour offrir de beaux paysages sur les méandres du fleuve et ses environs. C’est un début plutôt relax avant de passer sur la rive sud du Douro et de monter vers Castelo de Paiva. Nous quittons la nationale pour goûter à la quiétude d’une route qui «circonvolutionne» jusqu’à Porto Antigo, fin de notre première étape.
À travers les vignes
Nous commençons à chatouiller la haute vallée du Douro en grimpant vers les hauteurs qui dominent le fleuve. La route voisine des vignes cultivées en terrasses avec des sols à dominante schisteuse. Chaque petite ville, chaque village que nous traversons a ses secteurs pavés. Qu’on se le dise: les pavés font partie de l’identité urbaine portugaise. Moyennement gros, ils sont généralement réguliers et joints. Cependant, il peut arriver qu’ils soient difformes et disposés anarchiquement. Dans tous les cas, ils imposent leur effet vibratoire dès que nous posons le pneu dessus. La technique est d’essayer de garder la chaîne tendue le plus possible et de continuer à pédaler en pinçant son guidon plutôt que de le serrer fort. Certes, les pavés font souffrir le cycliste, mais aussi les pneus quand ces derniers ont le malheur de s’y coincer; il est donc sage d’avoir une chambre à air de rechange et quelques rustines. Bref, les pavés sont là pour vous faire apprécier la rudesse portugaise. Inutile de chialer, ils font partie du paysage depuis quelques siècles.
À mesure que nous nous dirigeons vers le cœur de la région de production du porto, les vignes se multiplient. Elles sont le plus souvent accompagnées de fleurs qui ajoutent quelques touches de couleurs vives aux paysages. Nous voyons aussi nos premiers oliviers, eux aussi en fleurs. Les Portugais se plaisent à cultiver et à soigner la terre, les jardins sont bien entretenus et la mauvaise herbe n’a pas sa place entre les plants de vigne!
À Pinhão, le vélo est à l’abri, la douche est prise, alors vient le moment de clôturer cette belle journée de vélo par une dégustation de couleurs: les tawny, ruby, blanc, vintage et autres colheita font autant plaisir aux yeux qu’au palais.
Parc du Alvão, hors du temps
Le porto se digère bien, plutôt en douceur en quittant Pinhão en direction de Canedo de Basto. La montée en lacets permet de pédaler bien rond sans se faire mal. De l’autre côté du muret de pierres qui borde la route, nous voyons les oliviers en fleurs, les vignes et les montagnes environnantes. La route est tranquille, un poil rugueuse. Après 65 km de cette quiétude, il est temps de passer aux choses sérieuses en attaquant les pentes du parc naturel du Alvão. Comme tout parc qui se respecte, celui-ci est né du désir des instances gouvernementales de protéger une zone ayant des caractéristiques exceptionnelles. La zone en question est la Serra do Marão, un site montagneux de 8000 hectares ayant des caractéristiques géologiques spectaculaires.
Dans le village d’Ermelo, le temps semble s’être arrêté il y a belle lurette. Les maisons de granit ou de schiste aux toits de chaume ou d’ardoise n’ont pas bougé depuis des siècles. Elles sont la plupart du temps flanquées d’étranges greniers pour le maïs ressemblant à des tombes surélevées. La visite de ces lieux d’histoire vivante se mérite. Il faut grimper puis grimper encore des côtes à se faire mal. Ici, point de lacet pour adoucir la tension du mollet, l’inclinaison est directe comme si, dans ce temps-là, on n’avait pas de temps à perdre en virages inutiles. Plus on s’élève – de 350 m à 900 m en quelques coups de pédale –, plus le panorama change. Les feuillus et autres châtaigniers laissent la place à des pins entourés de rochers de granit. Au-dessus des 900 m, les roches dominent les arbres rabougris, composant un paysage lunaire. Le temps gris et les lourds nuages nous donnent la très nette impression de rouler dans la lande écossaise. Il n’y a rien de plat dans ce parc, les routes étroites sont aussi rugueuses que le granit recouvert de mousse qui voisine le parcours, et la signalisation est plutôt approximative.
Dans le regard étonné et légèrement ironique des papis en habit d’époque assis sur un banc de pierre, nous lisons: «Qui sont ces touristes assez fous pour grimper une telle route en vélo alors qu’ils pourraient le faire en voiture?» À charge de revanche, de notre côté, nous nous demandons bien ce qui peut motiver un agriculteur à tourner la terre avec une charrue tirée par une vieille haridelle alors qu’un tracteur est si pratique.
Dans ce parc du Alvão, nous avons eu droit à un véritable échange culturel. L’espace d’une journée, nous avons eu l’impression de pédaler sur une lune qui ne manque pas de relief. Plaisir garanti! C’est même un peu déphasés que nous redescendons sur des routes normales jusqu’à Canedo de Basto.
Une nouvelle journée de relief pour nous rendre à Guimarães, belle ville fortifiée aux ruelles pavées. Pour ceux qui ne l’ont pas noté, le Portugal offre une topographie plutôt tenace. Il n’y a pas de col à 3000 m d’altitude, mais il semblerait que les concepteurs de routes aient privilégié la distance la plus courte plutôt que la douceur des déclivités.
Jusqu’à Valdosende, c’est la journée la plus sereine du voyage. Imaginez le tableau: d’étroites routes de campagne, quelques pavés, des bords de rivière, un pique-nique sur un quai au milieu d’un lac et 20 degrés par temps ensoleillé.
De Valdosende à Soajo, place à la montagne
Pour changer, nous montons en direction de Campo do Gerês. Une fois la cime des arbres dépassée, nous nous retrouvons dans une zone minérale avec une magnifique vue sur les ponts et la rivière, 700 m en contrebas, que nous avons franchie en début de parcours. Nous sommes dans le parc Peneda-Gerês, le seul parc national du Portugal. Des montagnes (des sommets aux alentours de 1500 m), un plateau, des roches, des haies, quelques plantes alpines et des arbres hauts comme des bonsaïs nous donnent l’impression d’être en Irlande. Pour compléter le tableau, outre les chevaux et les chèvres qui traversent sans vergogne la route, des tables de pierre et une fonte de lama (fontaine) accentuent l’ambiance très celte de l’endroit.
Une destination qui marque est souvent caractérisée par sa capacité à surprendre. Le parc et le village de Soajo ne laisseront personne indifférent. Certes, les étroites rues pavées ont de quoi étonner, mais les greniers à maïs impressionnent davantage. Faits de granit, ces espigueiros datent du XVIIIe siècle. Ils sont surélevés pour éviter de tenter les rongeurs, et les croix qui les dominent sont censées protéger les récoltes. Dans le village, une forêt de ces espigueiros sur le même emplacement marque la gestion en partie communautaire des richesses agricoles.
Bienvenue en Espagne
Le passage de la frontière se fait en un clin d’œil. À Tui, la vie s’écoule tranquillement. Sur la paseo, toute la ville parade d’un pas lent, endimanchée comme il se doit. Il est facile d’adopter le rythme sur une terrasse. Demain, nous retrouvons l’Atlantique.
Avant, il faudra suivre le cours du fleuve Minho. À A Guarda, nous pouvons même nous payer le luxe de faire l’ascension du mont Santa Tecla pour voir l’océan. À son sommet, le Castro de Santa Tegra nous rappellera que la Galice a longtemps été occupée par les Celtes. Le panorama est admirable, mais il permettait surtout à la ville de 2000 à 3000 personnes de contrôler le trafic maritime et l’entrée dans les terres par le Minho.
Dans la descente toute en sinuosités, il est facile de faire la course avec les nombreux autobus qui fréquentent le lieu. Maintenant, place à l’océan sur la route qui épouse la côte découpée jusqu’à Baiona. Ici, peu de plages de sable fin, plutôt des rochers qui se bagarrent sans cesse contre les vagues. Pour ceux qui veulent encore goûter à la quiétude des routes de campagne, il est tout à fait possible de passer à l’intérieur des terres, parmi les vignes et les villages.
Le chemin de Santiago
Depuis Tui, nous sommes sur le chemin portugais de Santiago de Compostela. Ce n’est pas pour cette raison que les routes sont de plus en plus fréquentées. C’est plutôt l’importance de villes comme Vigo, qu’il faut traverser en longeant son important port de pêche et de trafic maritime. Heureusement, nous reprenons assez vite une route de campagne au relief plus modéré que celui des routes portugaises. Dois-je vous l’avouer? Nous allons failli à notre engagement de ne pas trop traîner à table le midi! Une terrasse à l’ombre des charmilles et des calamars à point contribuent à rendre nos coups de pédale moins fluides pour gagner Moraña.
Dernière étape avant Santiago. C’est drôle, depuis le début de notre périple, nous n’avons pas été plongés dans une ambiance de pèlerinage. Il faut dire que nous avons pris le chemin des écoliers avant de mettre les pieds dans la ville phare des pèlerins. Sans être grenouilles de bénitier, nous ne pouvons nous empêcher de ressentir une émotion forte en mettant le pied ou la roue sur la coquille Saint-Jacques en face de la cathédrale. Voir tous ces voyageurs rejoignant enfin l’objectif qu’ils s’étaient fixé est très réjouissant. Il y a des petits, des gros, des sportifs, des riches, des pauvres... Leurs chemins se sont croisés, ils ont noué des contacts, cultivé des amitiés. Certains se retrouvent à l’arrivée, d’autres ont souffert ensemble. L’émotion accompagne cet accomplissement de poser sa main sur la colonne à l’entrée de la cathédrale. Nous ne sommes pas les seuls: des millions de mains ont sculpté cinq doigts dans la colonne de marbre.
L’auteur s’est joint à un groupe de Sur la route.
Par Gaétan Fontaine
Jacques Sennéchael
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