De quel matériau je me chauffe?
par Luc Belley - 02/02/2012
Avec le poids de la monture, le matériau utilisé pour fabriquer un cadre est un sujet d’éternelles discussions. Que les choses étaient simples il y a encore 25 ans! À cette époque, on utilisait de l’acier partout. Le seul choix était l’origine des tubes. Puis sont arrivés l’aluminium et le titane. Et maintenant, la fibre noire règne sur le marché du vélo moyen et haut de gamme.
Pourtant, l’acier n’a jamais abdiqué et compte toujours des inconditionnels, l’aluminium fait un retour remarqué depuis quelques années et le titane garde ses apôtres. Nostalgie? Marketing? Quels sont les réels avantages d’un matériau par rapport aux autres?
Pour tenter d’en savoir un peu plus, nous avons sélectionné trois vélos de prix comparables, un au cadre d’acier, un autre au cadre d’aluminium et le dernier au cadre de carbone. Pour des questions de disponibilité, il était difficile d’avoir trois vélos de même prix, à 100$ près. Nous avons donc des produits d’une valeur moyenne de 3300$, à plus ou moins 400$. Les fabricants ont concocté un montage permettant d’atteindre le prix budgété en fonction du matériau utilisé. À vous de décider des compromis à faire, à partir des qualités que vous propose chacun des trois cadres à l’essai.
Les forces en présence
3790$ XPREZO SPHALTE SHIMANO 105 OU RIVAL
Directement de Bromont, en Estrie, le Sphalte de Xprezo est le représentant des cadres en acier. Son fabricant est surtout connu pour ses réalisations en vélo de montagne, mais il offre aussi une collection de route assurée par la série de cadres en acier Sphalte, avec choix de deux types de tubes Colombus, le Spirit (haut de gamme) ou le Zona. Notre cadre à l’essai est fait de tubes Spirit auxquels vient se joindre une fourche Carve en carbone, toujours de chez Colombus. Pour l’habiller, Xprezo a monté un groupe 105 de Shimano en version compacte. Notons que ce groupe n’est pas de série (c’est plutôt un Rival de SRAM qui l’est), mais il est offert en option, au même prix. Il roule sur les excellentes roues RS80 de Shimano, chaussées de pneus Pulsion de Cadence. Les rares et beaux composants Deda (en alu) sont utilisés pour le poste de conduite, et l’assise est une selle Italia SL supportée par une tige de selle FSA de base en alu.
3500$ CANNONDALE CAAD 10 1 DURA-ACE
Ensuite, venant de l’Amérique du Nord (c’est une firme américaine appartenant maintenant à la société montréalaise Dorel), Cannondale lance dans la mêlée son tout nouveau cadre CAAD 10, dernier-né d’une longue lignée de cadres de performance en aluminium. Un cadre très attendu, fabriqué par les spécialistes de la matière. L’alliage d’aluminium utilisé est le 6069, un alliage moins commun (et peu connu) que le 7005 ou le 6061. Le choix de l’alu permet d’être plus généreux sur les composants: leviers de vitesse et dérailleur arrière en Dura-Ace de Shimano, le reste en Ultegra. En carbone, le pédalier compact est un très beau SL-K Light de FSA au standard BB30. Cintre et potence en alu sont de marque maison, tout comme la tige de selle en carbone. La selle devrait être une Arione de Fi’zi:k – «devrait», car comme pour d’autres composants, le montage fait par Cannondale pour ce test différait quelque peu du modèle vendu en magasin (pour cause de disponibilité). Notons que notre vélo à l’essai avait pour différences des freins Dura-Ace plutôt que des Ultegra, une selle Aliante Gamma de Fi’zi:k et une tige de selle en alu, normalement en carbone sur le modèle en magasin. Les roues sont par contre les bonnes, soit encore une fois des RS80 de Shimano. Des pneus Ultremo R.1 de Schwalbe ont été utilisés plutôt que les Durano S normalement proposés (du même fabricant mais plus durables que les Ultremo).
2900$ LAPIERRE SENSIUM 100 CP
Et enfin, de la France, le Sensium 100 de Lapierre sera le porte-étendard du carbone. Bien connue en Europe parce qu’elle figure dans le peloton professionnel (Française des Jeux, l’équipe de Dominique Rollin), la firme est présente au Québec depuis plusieurs années. Sa gamme de route est assez large, avec trois cadres (dont un alu) et un grand choix de montages. Le Sensium vise la clientèle cyclosportive cherchant un vélo performant et confortable. Le cadre est défini comme un monocoque en carbone HM (haut module, dans le haut de l’échelle de la fibre noire), avec fourche de carbone mais pivot en alu... Comme le Xprezo, il est équipé du groupe 105 de Shimano, version compacte. Potence, cintre et tige de selle en alu viennent de chez Control Tech. La selle est une Pavé CX de Fi’zi:k. Ce sont surtout les roues qui ont souffert des restrictions budgétaires: les basiques R500-A (version à rayons plats) de Shimano, enveloppées de pneus Lithion 2 de Michelin, ont été choisies.
À la pesée, petite surprise: non pas parce que le Cannondale en alu est le plus léger avec ses 7,26 kg (taille 56), mais bien parce que le Xprezo en acier (8,12 kg) fait mieux que le Lapierre en carbone (8,27 kg). Deux conclusions s’imposent: 1) les cadres en acier se sont beaucoup allégés grâce aux nouvelles séries de tubes; 2) pour acquérir un carbone dans cette gamme de prix, il faut savoir faire des compromis. Dans le cas du Lapierre, des périphériques (cintre et tige de selle, notamment), mais surtout des roues très lourdes marquent ce compromis.
À première vue
Au coup d’œil, le cadre d’acier du Xprezo se démarque immédiatement grâce à son look un tantinet rétro. On ne peut pas faire de miracle avec ce matériau, car les tubes disponibles sont droits et de sections constantes. Les diamètres sont assez faibles en vertu des standards actuels, et la boîte de pédalier est d’une finesse qu’on ne voit plus depuis longtemps! Ajoutez-y un jeu de direction semi-intégré et un triangle arrière sans courbe aucune et vous avez un cadre tendance années 90! Tendance seulement, car le sloping assez prononcé du tube supérieur et sa section octogonale (comme pour le tube transversal) prouvent que les techniques de fabrication et la géométrie modernes ont été retenues dans la conception. Bémol sur la finition: l’œil expert d’un des essayeurs a remarqué que la peinture montre des faiblesses, notamment de la «pelure d’orange» sur le dessus du tube diagonal.
Le Cannondale offre de son côté une allure très typée course: toute de noir et blanc, incluant les pneus, la bête semble prête pour l’attaque avec ses gros tubes surdimensionnés. Probablement grâce à l’hydroformage, on arrive à créer des courbes et des sections qui s’approchent singulièrement de celles d’un cadre de carbone. En fait, on doit toucher les tubes pour confirmer que c’est bien de l’alu (au son, on le sait), surtout que la majorité des soudures sont limées. À remarquer: l’absence de forme en sablier pour le triangle arrière, une entorse à un grand classique de Cannondale! Dignes de mention aussi sont les haubans très écartés qui passent de chaque côté du tube de selle pour se fondre au tube horizontal, les bases très larges horizontalement et le dégagement pour la roue arrière sur le tube de selle, alors que l’espace entre les deux est déjà amplement suffisant. Est-ce pour donner plus de flexion au tube?
Avec ses motifs à trois couleurs, la décoration du Lapierre est un peu plus recherchée que celle des deux autres. On met à profit les possibilités du carbone pour donner des tubes supérieur et diagonal très courbés, genre arc tendu. Tiens, la boîte de pédalier est étonnamment petite pour un cadre de carbone! Elle est par ailleurs assez originale, car elle descend beaucoup plus bas que le tube diagonal et les bases, créant une petite «bedaine» sous l’axe du pédalier. Comme c’est la partie la plus basse du cadre et qu’aucun trou de drainage n’y est percé, on se retrouve ici avec une petite piscine lors des sorties sous la pluie. Au surplus, le passage interne des câbles pourrait être optimisé: les petits caoutchoucs censés assurer l’étanchéité à l’entrée des câbles dans la douille de direction ne tiennent pas en place et la pièce de plastique à la sortie, avant la boîte de pédalier, leur impose une forme en S assez serrée, ce qui expliquerait en partie la raideur des commandes vers le dérailleur arrière. Et pas sûr que cette pièce empêche les infiltrations! Ajoutons qu’à cause de la courbe prononcée du tube diagonal, les câbles viennent frapper la paroi lors de chocs importants, causant des bruits agaçants. Le fabricant ayant retravaillé le passage des cables sur le Sensium 2012, la situation a dû s'améliorer depuis notre test.
L’offre de tailles est clairement à l’avantage du Cannondale avec huit grandeurs. Xprezo et Lapierre n’en offrent que cinq, mais Xprezo en promet deux de plus l’an prochain...
Comportements sur la route
Commençons par la tradition, c’est-à-dire l’acier. Dès les premiers tours de roue, le Sphalte nous fait découvrir ou redécouvrir les vertus de ce matériau un peu oublié. Le confort, tout d’abord: grâce à ses sections de tubes aux dimensions raisonnables, le Sphalte absorbe très bien les chocs et surtout les vibrations. Ça ne tape jamais, aucune réaction sèche n’est notée; comme un carbone très haut de gamme. On a aussi droit à une belle nervosité qui rend le vélo réactif à toutes les sollicitations, qu’elles soient vives ou un peu fatiguées. C’est d’ailleurs le moins rigide des trois vélos, sans qu’il soit trop souple, au contraire: compte tenu de la rigidité des cadres aujourd’hui, un cadre un peu en deçà ne veut pas dire moins efficace, car la perte d’énergie dans le cadre est largement compensée par une meilleure fraîcheur après quelques heures de selle. En montée ou en forte accélération, on constate que ce début de souplesse agit comme un ressort et compense pour les coups de pédale plus saccadés quand la fatigue se fait sentir. Tolérante elle aussi, la direction est très stable à toutes les allures: le guidon de 44 cm (moins commun) y est peut-être pour quelque chose. Les roues RS80 sont en parfaite adéquation avec le cadre. Leur rigidité est bonne, mais c’est surtout leur comportement général qui fait l’unanimité chez nos testeurs: elles sont légères, nerveuses et confortables verticalement. Elles seront à l’aise autant pour une sortie plus tranquille que pour une course sur route (sans problème!). Toute l’équipe de testeurs a été charmée par ces roues à jantes en aluminium recouvertes de carbone. Les autres composants n’appellent pas de commentaires particuliers: le groupe 105 fonctionne très bien, les périphériques se font oublier, tout comme la selle. Mais comme le disait un des essayeurs, presque toutes les selles seraient confortables sur ce vélo!
Restons dans le métal et roulons le CAAD 10 en alu. On dit souvent que l’alu fait des cadres rigides; ça se confirme ici, mais de façon moins évidente qu’on pourrait le penser. Comparé au cadre du Sphalte, le CAAD est plus raide et filtre moins les chocs, notamment les plus gros, mais il offre un confort insoupçonné pour ce matériau. Plus raide oui, mais aussi plus efficace, car il entraîne moins de pertes d’énergie en flexion du cadre. Si on ajoute que la direction est nerveuse et répond instantanément aux ordres (sans donner l’impression que le vélo est instable), on a ici une excellente machine de course avec toutes les caractéristiques requises, confort de bon aloi en prime. La transmission en Dura-Ace répond plus rapidement que celle en 105 et le freinage est excellent; équipée des freins Ultegra, la version en magasin sera possiblement un peu en retrait sur ce point, mais elle sera tout de même meilleure qu’avec des freins 105… Les roues, parfaitement adaptées à ce cadre, sont rigides mais très vivantes, ce qui facilite les changements de vitesse. Bref, cette machine est taillée pour des sorties endiablées, quoique plus courtes que celles dont est capable le Xprezo…
Enfin, la fibre noire du Lapierre. Il faut d’abord souligner le fait que notre modèle à l’essai est le plus économique du groupe, à 600 $ de son plus proche concurrent. Comme beaucoup de carbones de moyens de gamme, le Lapierre se révèle excellent dans la filtration des vibrations ainsi que des petits et moyens chocs. La rigidité est peut-être un peu moindre que celle du CAAD 10, mais elle est certainement plus marquée que celle du Sphalte. Ce cadre est aussi plus inerte, moins réactif quand on le sollicite: les composants, surtout les roues à près de 2 kg la paire, n’aident sûrement pas. La conduite est très stable. On voit que le Sensium vise les sorties plus calmes, avec un rythme plus constant. Les montées ne sont pas désagréables à condition de choisir le bon rapport et de ne pas trop vouloir attaquer. Un de nos testeurs nous a fait part d’une certaine instabilité dans les descentes à haute vitesse, ce qui nous conforte dans notre recommandation pour des sorties moins sportives. Pour que le cycliste puisse pousser un peu plus, il faudrait impérativement donner de meilleures roues à cette machine, car c’est principalement ce qui la limite par rapport aux deux autres modèles testés. C’est un des choix difficiles à faire si on veut un bon cadre de carbone à ce prix. Par contre, on a toujours le loisir d’ajouter de meilleures pièces plus tard, le cadre méritant du matériel plus performant. À noter que la selle Pavé de Fi’zi:k a été moyennement appréciée par nos testeurs et que le passage interne des câbles en a irrité plus d’un (en ce qui concerne le bruit, l’étanchéité et les changements de vitesse).
Notre évaluation aurait-elle été bien différente si nous avions eu le modèle supérieur, soit le Sensium 300 à 3750$, ce qui aurait placé cette monture dans la même fourchette de prix que les autres? Non. Bien qu’on y greffe un groupe Ultegra, ce qui promet de meilleurs changements de vitesse et un meilleur freinage, la performance des Aksium de Mavic est comparable à celle des R500. Et pratiquement tout le reste de l’équipement est le même, incluant le passage interne des câbles avec ses irritants.
Alors, que conclure? Que le Sphalte en acier met en valeur les qualités reconnues de ce métal, soit le confort et la vivacité, et que le poids est maintenant très raisonnable. Pour moins de 4000 $, vous aurez un vélo vraiment agréable et performant pour de longues sorties et équipé d’excellentes roues. Il faut par contre aimer son petit côté rétro et limiter les risques de corrosion vu la minceur des tubes d’acier d’aujourd’hui.
Pas de côté rétro avec le CAAD 10 en alu: grâce à l’hydroformage, vous pourrez même prétendre rouler sur un carbone. La rigidité légendaire des cadres en alu est toujours présente, mais de façon beaucoup plus civilisée que par le passé. Si on ajoute qu’il procure un bon confort, il se compare maintenant à un carbone de moyen de gamme, composants de meilleure qualité en prime.
Quant au Sensium de carbone signé Lapierre, il est assez typique de ce que vous offrira un carbone de 3000 $: un excellent cadre, confortable et assez rigide, mais sous-équipé par rapport à ses qualités. C’est un bon choix pour s’initier au vélo «sérieux» ou comme première monture de carbone, surtout qu’il est possible de rehausser la qualité des pièces avec le temps.
C O M M E N T A I R E S
8 mars 2012 - 19 h 38 - par Maurice Lignières
le carbone , on peut pas trouver meilleur pour la relance et le confort . Ajouter des roues carbone à boyaux profilées et vous avez une merveille pour cyclosportif ou compétition. La cerise sur le gateau est un groupe Ultegra à prix raisonable .
8 mars 2012 - 19 h 38 - par Maurice Lignières
le carbone , on peut pas trouver meilleur pour la relance et le confort . Ajouter des roues carbone à boyaux profilées et vous avez une merveille pour cyclosportif ou compétition. La cerise sur le gateau est un groupe Ultegra à prix raisonable .
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