La fin
par Mathieu Toulouse - 13/03/2009
C’était un peu devenu un running gag dans mon entourage. Depuis quelques années, chaque automne, je ressassais les mêmes questionnements. Devrais-je continuer à faire de la compétition cycliste le centre de ma vie? Suis-je prêt à passer à autre chose? Qu’en est-il de mes projets de deuxième carrière? Est-il réaliste de continuer à les reporter? Pourquoi continuer? Si j’arrête, que ferai-je?Comme dans le conte de Pierre et le loup, on me prenait de moins en moins au sérieux quand je plongeais dans ma crise existentielle annuelle. En plus, ma saison 2008 a été plutôt bonne, et on m’imaginait facilement Maxxis en 2009.
Mais Pierre a fini par voir le loup, et j’ai eu enfin le courage de regarder devant moi avec une certaine lucidité. Ma passion pour la compétition cycliste avait déjà brûlé d’une ardeur incommensurable, mais elle n’était plus qu’une flamme vacillante. J’avais toujours dit que je continuerais à courir tant que deux conditions seraient réunies: que je sois encore en train de m’améliorer comme athlète et que je sois passionné par ce que je faisais. Étonnamment, à mon âge vénérable de 32 ans, j’ai encore une fois cette année repoussé ce que je croyais être mes limites en compétition. Je ne suis pas peu fier de ma première (et dernière!) victoire en NMBS (National Mountain Bike Series) le plus haut niveau de compétition en Amérique du Nord. Je n’avais plus qu’un mince espoir d’en remporter une manche quand j’ai surpris tout le monde avec une victoire à Windham Mountain, dans l’État de New York, en juillet dernier. La première condition était donc remplie, mais je ne pouvais nier que la passion n’y était plus. J’ai dû admettre que la décision s’imposait d’elle-même: j’étais prêt à passer à une autre étape.
Ainsi, après avoir consacré près de dix années de ma vie à la compétition cycliste, j’ai décidé de mettre un terme à ma carrière d’athlète. Ce fut une décision plus difficile à prendre que je ne l’avais escompté. J’ai commencé le vélo tardivement, alors que j’avais déjà presque 18 ans. La plupart des athlètes de Coupe du monde que j’ai côtoyés étaient beaucoup plus jeunes quand ils ont débuté. J’ai aussi choisi de terminer mes études en droit avant de faire du vélo à temps plein, un choix que peu de cyclistes font. Pour ces raisons et parce que j’ai toujours fait des efforts pour conserver un bon réseau d’amis hors du vélo, je me suis toujours dit que je pourrais me passer du cyclisme plus facilement que certains de mes collègues. Cela devait être vrai il y a dix ans, mais c’est beaucoup moins vrai aujourd’hui. Un gros vide a été créé.
J’ai été à la fois triste, soulagé, déçu, effrayé, content, optimiste et nostalgique. Difficile de vous dire selon quelle séquence ces émotions m’ont habité, mais j’ai vécu une période de bouleversements. Maintenant que la poussière a eu le temps de retomber, je suis convaincu d’avoir pris la bonne décision. Quel soulagement de n’être plus constamment préoccupé par les impératifs de la vie d’athlète! J’imagine que je vivrai des moments de nostalgie au retour de la belle saison, quand je verrai mes amis s’envoler pour participer aux compétitions printanières, mais pour l’instant ma nouvelle vie me plaît bien.
Je dois dire que je n’ai pas eu le temps de m’ennuyer. J’ai vite trouvé de quoi m’occuper. Deux nouveaux projets occupent le plus clair de mon temps. D’abord, avec mon ami Dominique Perras, j’ai démarré une entreprise qui offre des plans d’entraînement personnalisés pour cyclistes. Notre entreprise, avelocoaching.com, permet aux mordus du vélo de s’offrir le genre de suivi dont nous avons tous deux profité durant nos carrières. Nos débuts en affaires sont fort prometteurs.
J’ai aussi effectué un retour sur les bancs d’école. J’ai l’impression d’avoir beaucoup utilisé mes muscles durant les dix dernières années, mais ma matière grise n’a pas toujours travaillé aussi fort que mes quadriceps. J’ai envie de faire des études de deuxième cycle et je me suis inscrit à des cours de baccalauréat qui me permettront d’être admis dans le programme qui m’intéresse.
Ma carrière d’athlète m’a permis de vivre d’innombrables expériences inoubliables. J’ai rencontré des gens passionnés des quatre coins du monde, j’ai connu plusieurs pays et leurs cultures, j’ai eu la chance de me mesurer à l’adversité et à moi-même à plusieurs reprises et j’ai pu vivre une passion jusqu’au bout. En tirant ma révérence, je disparaîtrai aussi de cette page du magazine que vous avez entre les mains. J’ai adoré écrire pour Vélo Mag, et vos commentaires ont beaucoup compté pour moi. On m’a souvent félicité pour mes exploits sportifs, mais depuis quelques années, on me parle encore plus souvent de mes chroniques. Je resterai probablement un collaborateur de Vélo Mag, mais avec moi disparaissent les «Échos de la bouette». Merci d’avoir fait un bout de chemin à mes côtés.
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