Montréal-Québec hivernal
par LN Sennéchael - 02/02/2012
L’idée est née il y a dix ans de l’initiative de l’organisme Environnement Jeunesse. Le but : sensibiliser la population à un transport autre que l’automobile, j’ai nommé... le vélo ! Le pari était, et est toujours, de pédaler un Montréal-Québec en plein mois de février, une démonstration suffisamment éclatante pour soumettre au Parlement et à nos dirigeants un mémoire contenant des idées, des revendications propices à la pratique du vélo dans notre Belle Province. En 2002, ils étaient deux fous à tenter l’expérience. En 2011, nous sommes 162 à prendre la route, à partir de différentes villes du Québec : Montréal, Québec, Saguenay, Rivière-du-Loup et Sherbrooke. Je me devais d’aller à la rencontre de ces cyclistes de l’extrême afin de connaître leurs motivations.
À Montréal, le comédien Emmanuel Bilodeau, qui prête son nom à la cause en tant que porte-parole de l’ACV (Action citoyenne à vélo), donne les premiers coups de pédale parmi les quelque 80 participants. Le groupe se scindera ensuite en deux pour longer le fleuve Saint-Laurent de part et d’autre, par les routes 132 sur la rive sud et 138 sur la rive nord.
Bien évidemment, les cyclistes ne sont pas lâchés dans la nature comme ça, sans préparation. Depuis le mois de novembre précédant l’événement que les participants se réunissent afin de se préparer physiquement, mécaniquement, « rédactionnellement » et culinairement. Dans un esprit participatif, des comités ont été formés. Des entraînements ont eu lieu pour apprendre à rouler en peloton et à se connaître. Ça a été l’occasion pour tout le monde d’échanger des tuyaux pour s’équiper et gréer son vélo le mieux possible ; des cours de base en mécanique ont été dispensés chez Dumoulin Bicyclettes à ceux qui le souhaitaient. Une équipe a rédigé le mémoire qui sera remis à Québec. Enfin, une semaine avant le départ, nous nous faisons cuistots d’un jour. Moisson Montréal, Pain doré et Fontaine Santé sont les partenaires qui fournissent gratuitement la nourriture. À partir des menus préalablement élaborés, nous confectionnons les repas qui seront conservés dans des frigos. La cuisine se fait chez People’s Potato, à l’Université Concordia, une cuisine associative qui prête ses locaux les fins de semaine.
J’y fais la connaissance d’Émilie. C’est la première fois qu’elle participe à l’ACV. Le défi lui plaît pour trois raisons : « Le fait que des gens sortent de leur confort pour aller braver l’hiver avec un projet commun, la performance physique et la transmission d’un message écologique », m’énumère-t-elle en popotant.
Pour Julien, c’est le défi sportif qui prime. Même s’il éprouve quelques appréhensions, il a aussi très envie de voir les paysages en hiver. Il faut aussi dire qu’il a vécu plusieurs années à Miami et qu’il y souffrait du manque de conscience écologique.
Je me rends compte en discutant avec Marie-Pier Bouchard, chargée de projet à l’ACV, qu’il y a une double démarche commune à tous les participants : la passion du vélo et une certaine sensibilité écologique.
Sensibilisation et sensibilité
La sensibilité pouvant mener à la sensibilisation, celle-ci se fera en cours de route auprès des écoliers. La première halte a lieu dans une école. Les élèves jouent aux journalistes et posent des questions sur le parcours et les motivations des cyclistes. Guillaume, un des cyclistes, explique qu’il veut faire naître l’envie de faire du vélo chez les enfants. Le prof Mathieu désire quant à lui raconter à ses élèves son voyage à vélo ; il aimerait dans ses cours d’histoire faire venir les organisateurs de l’ACV afin de conscientiser ses élèves à l’utilité de la pratique cycliste.
Nous reprenons la route en début d’après-midi pour nous diriger vers le petit village de Yamaska. Au début nous accompagne une fine pluie qui se transforme progressivement en neige. Mon vélo m’a été prêté pour les besoins du reportage par la coopérative de plein air MEC, partenaire de l’ACV. C’est le modèle 1971, équipé pour l’hiver. J’ai des garde-boue pour éviter que la neige et la pluie ne m’éclaboussent, des pneus spéciaux pour l’hiver – ils ne sont pas cloutés mais crantés, et souples pour adoucir la route. Ma monture est vraiment extra pour ce type de parcours.
Le soir, nous logeons au centre communautaire multifonctionnel Gabrielle-Granger, à Yamaska. La bâtisse où nous dormons est attenante au cimetière, mais l’ambiance est tout sauf lugubre. Mes compagnons de route et moi partageons à la bonne franquette le repas préparé quelques jours plus tôt. La fatigue aidant (nous avons roulé environ 90 km), et aussi la convivialité de cette expérience commune, les langues se délient sans problème. Gill partage avec moi son espoir que les pistes cyclables soient plus nombreuses et mieux aménagées, lui pour qui le vélo est un moyen de transport à longueur d’année. Tù s’est quant à lui lancé dans l’aventure pour le défi sportif. Camille, pour sa part, raffole du vélo et est sensible à la protection de l’environnement ; elle faisait d’ailleurs partie du comité environnement de son école secondaire et a participé à la rédaction du mémoire d’ACV – l’organisme propose que soient accrus « les incitatifs financiers envers les municipalités afin que celles-ci développent un réseau cyclable réellement utilitaire sur leur territoire, ainsi que l’intermodalité entre transports actifs et collectifs, sur les plans local et interurbain » –, cette expédition est aussi pour elle un défi personnel lui permettant de repousser ses limites tout en s’impliquant dans sa communauté.
Route blanche
Le lendemain, nous sommes prêts à en découdre avec la route qui s’est gentiment couverte de blanc pendant la nuit. Le froid est intense, il fait -13°C, et les mécanos de l’équipe peinent à travailler mains nues. Les pannes qui ont ralenti le peloton sont mineures, mais c’est surtout qu’il faut nettoyer puis huiler les chaînes qui sont encrassées à cause de l’ensablement de la route.
Le vent s’est invité au voyage. Nous ne sommes pas du tout dans les mêmes conditions que la veille et nous devons nous adapter. Nous partons après l’échauffement nécessaire, mais surtout nous ne traînons pas, démarrant rapidement et conservant, souvent face au vent, une vitesse de croisière – le plus important afin de ne pas perdre sa chaleur par un tel froid.
Le samedi est marqué d’un événement impressionnant – et qui m’a fait un peu peur, je vous l’avoue : nous nous faisons dépasser à grande vitesse par une grosse déneigeuse. Je l’entends qui arrive dans mon dos, elle racle le sol dans un vacarme d’enfer, je n’entends plus que ça tout en croisant mentalement les doigts pour qu’elle ne passe pas trop près du peloton et ne nous accroche avec son rabot déneigeur ou ne nous aspire avec son tambour à aubes.
Le trajet n’est pas que difficultés et lutte contre les éléments : rouler en harmonie avec les autres, dans un silence quasi monacal avec pour seul son le bruit du vent... et quelquefois le mot « trou », répété en écho, à la cantonade, pour éviter les nombreux nids-de-poule de la route, dans un paysage en bord de fleuve... J’exulte !
Le soir, nous sommes hébergés au centre culturel et sportif de Saint-Pierre-les-Becquets. Oui, je l’admets, je ne fais pas long feu même si j’ai parcouru une partie du chemin en camion pour prendre des notes. Je suis vidée et m’effondre dans mon sac de couchage sans demander mon reste, me demandant comment font les autres pour avoir des mines aussi radieuses. Ce doit être le grand air !
Le dimanche, le vent est tombé, pour notre plus grand bonheur. Le soleil nous réchauffe les mollets. Nous apprécions les pauses au bord de la route, à manger nos brownies et nos pommes. Toutes les heures et demie, petit arrêt d’un quart d’heure, histoire de se réchauffer et de reprendre des forces. La route s’enfonce davantage dans les terres et change de physionomie. Nous traversons de grandes étendues toutes blanches, mais la route n’est pas trop gelée.
Puis c’est l’arrivée à Lévis. Nous retrouvons les autres groupes et échangeons sur notre expérience. Je rencontre les Saguenéens, qui n’ont malheureusement pas roulé tout le parcours, la route des Laurentides ayant été jugée trop dangereuse par la Sûreté du Québec. Ils sont un peu déçus mais tout de même très heureux de leur expérience.
Le lundi matin, rendez-vous est pris devant le Parlement pour déposer les propositions de solutions à mettre en place afin de favoriser l’utilisation du vélo à l’échelle de la province. Mais le timing n’est pas propice à la rencontre avec les politiciens. En effet, notre long cortège se retrouve en face du Parlement et à un groupe compact de magistrats en train de manifester. En clair, même si ces derniers nous laissent gentiment la place pour faire la présentation des propositions et que la comédienne Laurence Hamelin, présidente d’honneur de l’opération, est présente pour nous soutenir, nous sentons bien que le cœur n’y est pas. Nous ne croisons d’ailleurs pas l’ombre d’un représentant politique à qui remettre notre manifeste. Nous rentrons à Montréal en bus, le cœur malgré tout rempli de belles images et forts de notre expérience hivernale.
Justement, parlons de la toute nouvelle version de l’ACV. Histoire de rassembler toujours plus de monde, l’édition 2012 sera plus courte, s’étalant sur deux jours. La demande étant de plus en plus forte de la part des cyclistes qui veulent rouler toute l’année, Environnement Jeunesse a décidé de focaliser ses efforts sur la promotion du vélo quatre-saisons. Emmanuel Bilodeau, un vrai cycliste quatre-saisons, sera toujours le porte-parole de l’aventure.
Environnement jeunesse : enjeu.qc.ca
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