Santé

Pédaler pour (sur)vivre

Maxime Bilodeau - 11/04/2018

Certaines peines d’amour sont plus douloureuses que d’autres. Celle que vit Paul (nom fictif) à l’été 2013 en est une hors catégorie, comme un col. À la différence près qu’il ne voit pas le sommet de l’ascension, caché qu’est celui-ci dans des nuages noirs et menaçants.


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Pédaler pour ne pas mourir

«C’était un épisode de ma vie où je vivais beaucoup de changements. Je nageais en pleine détresse psychologique et mon état de santé m’inquiétait. J’étais dangereux pour moi-même», raconte le Montréalais aujourd’hui âgé de 32 ans.

Poursuivre le train-train quotidien n’est alors plus envisageable. Pas plus que de se présenter à l’hôpital, où il a trop peur d’être retenu captif. Partir est la seule option qui lui paraît avoir du sens, même si se retrouver seul avec sa tête lui fout la trouille. Pourquoi ne pas ajouter un vélo à l’équation? «Pédaler me semblait plus convenable, curieusement. Avec le recul, je me suis rendu compte que le vélo était une manière constructive de diriger ma colère contre moi. C’est une façon tellement saine de s’infliger de la douleur», explique-t-il.

Paul enfourche son vélo à Saint-Henri, un quartier du sud de Montréal. Direction: Matane, qu’il rallie 16 jours et 1600 km plus loin, en passant par la baie des Chaleurs. À Rivière-du-Loup, un de ses chums vient le rejoindre pour terminer le périple. Lui aussi vit des choses pas faciles. Lui aussi a envie de fuir la réalité, à défaut d’y mettre fin. «On a pédalé, mon gars. Osti que ça faisait du bien. C’était vraiment salutaire. Après 160 km de vélo, peu importe l’épisode de vie dans lequel tu te trouves, tu vas bien. Les pensées ralentissent. Tu ris pour rien. T’es fier de toi.»

Plus de quatre ans après cette chevauchée cathartique, Paul et son ami vont tous les deux mieux. Leur retour respectif dans la fange de leur quotidien n’a pourtant pas été jojo, bien au contraire. «Il n’y a pas eu d’avant et d’après comme dans les films: tous mes problèmes m’attendaient à mon retour, avoue Paul. Mais une certaine distance s’était créée par rapport à ce qui m’arrivait. Je pouvais continuer à vivre.» L’ascension du col n’était pas achevée. Son sommet, toutefois, était visible. Enfin.

Cycliste, pas malade mentale

Pour Virginie Bucalov, le vélo est une manière de garder les pieds dans le réel – littéralement. Depuis l’âge tendre de 16 ans, la Montréalaise d’adoption vit avec la maladie affective bipolaire, un trouble de l’humeur qui transforme son quotidien en véritables montagnes russes, la faisant passer du septième ciel au troisième sous-sol, et vice versa.

La maladie s’est invitée dans sa vie avec fracas, sous forme d’une psychose maniaque qui, comme son nom l’indique, n’est pas de tout repos. «Je faisais des raisonnements erronés, en proie à des délires de grandeur. Bref, j’étais complètement déconnectée de la réalité. Je ne dormais presque plus et je mangeais peu. Ce qui devait arriver arriva: j’ai fini par casser», raconte celle qui est aujourd’hui âgée de 28 ans.

Hospitalisée d’urgence en pédopsychiatrie, où on tente tant bien que mal de «stabiliser son humeur» à l’aide de médicaments antipsychotiques, elle vit depuis des hauts et des bas, sur fond d’épisodes dépressifs. Elle continue malgré tout de travailler, d’étudier. Et de pédaler. «Neuf mois par année, pour me déplacer, beau temps mauvais temps, depuis onze ans», spécifie-t-elle. La petite reine représente un des rares éléments de stabilité dans la vie de Virginie. «Lorsque je roule, je m’expose à la lumière, je fais du sport et je rencontre d’autres cyclistes avec qui je socialise. Je suis alors considérée comme une cycliste, pas comme une malade mentale. Ça fait un bien énorme.»

De patate de divan à ultracycliste

Sylvain Grenier aime pédaler. Longtemps. Il y a à peine dix ans, celui à qui on doit l’Ultra Défi, une course québécoise d’ultracyclisme de 1000 km qui en était à sa 4e édition cette année, n’était pourtant pas capable de monter les marches d’un escalier sans s’essouffler. Tout un contraste!

«Je pesais 120 kg et je fumais deux paquets de clopes par jour. À l’université, ma diète était essentiellement constituée de pogos, de Kraft Dinner et de bière», se souvient-il. Un jour, il se fait lessiver par un ancien camarade de classe lors d’une partie amicale de hockey cosom. «Pendant nos études, j’étais pourtant plus en forme que lui. Ça m’a ouvert les yeux.»

Sa métamorphose en cycliste débute à Montréal, où il travaille comme messager à vélo, «plantant des calls» à raison de 70 à 120 km par jour. Puis il participe à quelques cyclosportives (qu’il ne trouve jamais assez longues) avant de se joindre au Club vélo randonneurs de Montréal (où ça ne roule pas assez vite à son goût). Il se lance alors à la recherche d’une course d’ultracyclisme en Amérique du Nord. «Y en avait pas. Je l’ai organisée», résume-t-il.

Le vélo est aussi pour Sylvain une manière de se structurer, lui qui souffre d’un trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH). «Ma sortie quotidienne à vélo est le seul moment où je peux véritablement me concentrer, m’ancrer dans l’instant pré- sent et être près de mes sensations. Si je ne roule pas, je suis éparpillé, brouillon, improductif.» 


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