Section fumeurs


par Mathieu Toulouse - 21/05/2008

Les épreuves de la Coupe du monde en Europe sont à des années lumière de celles qui sont organisées en Amérique du Nord : beaucoup plus de coureurs, dont le niveau moyen est beaucoup plus élevé. J’en prends pour exemple la manche d’Houffalize de ce printemps, pendant laquelle 273 vététistes assoiffés de gloire et de Jeux olympiques se sont élancés sur le parcours. Bien sûr, les meilleurs restent les mêmes, mais à tous les échelons sous la plus haute marche du podium, un peloton de cette taille rend la course plus difficile, et chaque position est plus âprement disputée. Dans une meute pareille, il est très avantageux d’être appelé au départ le plus proche possible de la première ligne ; or, l’ordre est déterminé selon une hiérarchie savamment établie à partir du classement général de la Coupe du monde et des points UCI. En plus d’être moins bons, les moins bons sont déjà en déficit par rapport aux meilleurs avant même que la course ne soit commencée.

Des collègues européens ont affectueusement baptisé «section fumeurs» la queue du peloton au box de départ, et pour deux raisons. D’abord, parce que s’élancer derrière un groupe de plus de 200 coureurs en vélo de montagne suppose l’inhalation d’une quantité phénoménale de poussière dès que les conditions rendent la surface du sol un tant soit peu poudreuse, ce qui est probablement aussi sain pour les poumons que la fumée de quelques cigarettes. Ensuite, comme l’ordre de départ est établi en vertu des résultats antérieurs, se retrouver à l’arrière veut soit dire qu’on n’est pas très bon, ce que personne ne veut admettre, soit qu’on est plutôt épicurien et dissipé sur le plan de la discipline d’entraînement, au point de ne pas se priver d’une petite clope une fois de temps en temps, ce qui est sans aucun doute la moindre des deux tares.

Malheureusement pour moi, j’ai eu une saison plutôt ordinaire en 2007 et j’ai renoué cette année avec la section fumeurs. Cette position, quoique peu enviable, offre la chance inouïe d’observer certains comportements que je n’aurais sans doute jamais vus autrement. Se disant probablement qu’ils n’ont rien à perdre, les coureurs qui partent en queue de peloton semblent prêts à tout pour s’approcher du devant de la course, reléguant aux oubliettes le concept d’esprit sportif. Coups de coude, invectives, engueulades et poussées ne sont pas rares. Je me demande si le baron de Coubertin aurait gardé la même opinion du sport s’il avait été témoin de ce désolant spectacle...

Je me permets ici une parenthèse pour vous parler de Bart Brentjens. Il aura 40 ans cette année. C’est une figure légendaire dans le microcosme du vélo de montagne. Durant sa carrière, il a gagné les Jeux olympiques, le classement général de la Coupe du monde, le Championnat du monde et le Tour VTT. En d’autres mots, à peu près tout. Il s’est parfois entouré de personnes peu recommandables, dont l’ex-routier déchu Gert-Jan Theunisse, mais dans le contexte cycliste actuel, le simple fait de gagner attire les soupçons, et les champions à l’image sans tache se font rares. Bref, Brentjens est un des grands, et je l’ai longtemps admiré.

Médiocre en 2007 lui aussi, Brentjens se retrouvait assez loin sur la grille de départ à Houffalize. Apparemment loin de la forme de ses beaux jours, il s’est vite retrouvé dans les mêmes eaux que moi. Ce qui devait arriver avec un peloton de 273 coureurs arriva : nous avons été pris dans d’énormes embouteillages au premier tour, contraints de mettre le pied à terre et d’attendre notre tour avec patience et fermeté à plus d’une reprise. C’est à ce moment que sire Bart (après avoir été champion olympique, il a été adoubé par la reine de Hollande) a posé l’odieux geste de soulever le ruban qui délimitait le parcours pour se glisser en dessous et contourner le bouchon, se faufilant à nouveau dans le peloton quelque 100 mètres plus loin. S’il avait été jeune, un peu stupide et excité de participer à sa première Coupe du monde, j’aurais peut-être compris le geste. Mais Brentjens ! Avec un palmarès comme le sien, s’abaisser à ce genre de manoeuvre pour peut-être terminer 53e au lieu de 66e? Quelle déception ! Comme quoi, le sport, c’est comme la vie : ce n’est pas toujours beau.

Les cinq premières manches de Coupe du monde de la saison servent de sélection olympique pour le Canada, comme pour plusieurs autres pays. Après les trois premières épreuves, les choses semblent se préciser davantage. Chez les hommes, Seamus McGrath et Geoff Kabush ont confirmé qu’ils étaient de loin les deux favoris pour aller à Pékin. Seamus a terminé neuvième à la deuxième manche à Offenburg, alors que Geoff a pris le douzième rang le week-end précédent à Houffalize. Aucun des autres candidats, dont je suis, n’ont atteint le standard olympique, soit de terminer parmi les 16 premiers. Les chances que Max Plaxton ou moi-même y arrivions semblent de plus en plus minces. Idem pour Ricky Federau, qui a même annoncé que, voyant le rêve olympique désormais hors d’atteinte, il mettait sans plus attendre un terme à sa carrière cycliste. Il est parti faire du kayak en Slovaquie pour se changer les idées.

Chez les femmes, Marie-Hélène Prémont est assurée d’aller à Pékin. Si la tendance se maintient, Catharine Pendrel devrait être sa coéquipière aux Jeux;membre de l’équipe Luna Chix depuis le début de la saison, elle continue sa belle progression vers l’élite internationale. Les choses vont moins bien pour Kiara Bisaro, qui a eu un mauvais début de saison et a fait état de problèmes de santé.Wendy Simms, quant à elle, se trouve dans la même situation que Plaxton et moi ; elle semble même avoir jeté l’éponge, décidant de se concentrer sur le calendrier national américain pour le reste de son calendrier de compétitions.
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