Zone de confort


par François Parisien - 15/04/2009

Vivre dans les hôtels de course en course, aller au restaurant presque tous les jours, voyager en avion toutes les deux semaines, participer à des compétitions dans plusieurs pays, rouler sur du matériel cycliste haut de gamme, profiter de massages, de physiothérapie… La vie d’un cycliste professionnel peut parfois ressembler à celle d’une vedette! Pourtant, le plus souvent, nous vivons modestement, sans extravagance.

Il arrive aussi que nos conditions de vie et notre environnement de course se détériorent beaucoup, voire deviennent très difficiles, au point de nous affecter physiquement et mentalement. Des expériences de travail nous marqueront pour le reste de notre vie. En ce qui me concerne, la 34e Vuelta a Cuba est une de ces courses dont je me souviendrai. Elle m’a frappé par sa brutalité et ses images parfois dures.

Au menu, 13 jours de course, 15 étapes, 1850 km sur des routes craquelées, ondulées, même complètement défoncées et dans des conditions climatiques chaudes et humides. Le tout couronné par 5 étapes en 3 jours, incluant un contre-la-montre de 35 km et une arrivée à un sommet après 20 km de montée. Question récupération, on repassera! S’ajoutent à cela les fastidieux transferts de course en autobus, les modestes hôtels cubains (siège de toilette, eau chaude et lit confortable une fois sur trois… moisissures incluses). J’allais oublier la nourriture fournie par l’organisation: du riz, du poulet et du gâteau aux mouches. Cela peut paraître de petits détails dans un pays d’Amérique latine, mais quand la fatigue s’installe après 10 étapes et qu’il reste encore 5 jours à tenir dans ces conditions extrêmes, les visages s’allongent, les cernes sont de plus en plus marqués et on se demande si ça ne va jamais finir!

À la première compétition de la saison, il est toujours difficile de savoir où on en est côté forme physique. Chaque année avant le départ de ma première course, une certaine anxiété s’installe en moi. Je revois ce que j’ai fait comme préparation durant l’hiver, je me demande ce que j’aurais pu faire mieux, ou autrement. Heureusement, cette année, la forme était bel et bien au rendez-vous, et c’est avec confiance que j’ai pu dire à mon équipe que je pouvais jouer le général et ainsi bénéficier de leur service pour me protéger le plus possible avant les efforts violents et décisifs pour le classement général de la Vuelta, c’est-à-dire les étapes sept et huit. Il est peu probable, voire impossible, de bien faire lors d’une course professionnelle de calibre international en courant individuellement, c’est la beauté du cyclisme. Pour prétendre aux trois premières marches d’une telle épreuve, on doit inévitablement se servir de son équipe.

Bien que chaque étape d’une course soit importante, la septième fut ici décisive pour le classement général. Un contre-la-montre individuel de 35 km crée naturellement des écarts importants entre les coureurs. Après tout le travail que mes coéquipiers ont fait pour m’aider à conserver mes forces, je me devais de faire une bonne performance. Ce fut, je crois, une de mes meilleures performances à vie! J’ai pu gagner la course en 45 minutes et 21 secondes, tout en prenant le maillot jaune par 3 secondes.
Puis, le lendemain matin c’était l’étape de montagne, avec une arrivée au sommet après un col d’environ 20 km (autour de 15 % de moyenne avec plusieurs longs passages à plus de 20 %). Pour les connaisseurs, c’est l’équivalent de trois fois le mont Mégantic… mais en plus raide! J’ai eu un peu de mal à tenir la cadence des purs grimpeurs du peloton, mais j’ai néanmoins limité les dégâts en finissant neuvième; je n’ai perdu que deux minutes sur la star du cyclisme cubain, celui que tout le monde surnomme Chiki. Je me retrouvais ainsi en deuxième position au classement général et j’ai conservé cette place lors des huit étapes suivantes. L’équipe nationale de Cuba, qui protégeait la première place de Chiki, a contrôlé la course de façon à ce qu’aucune échappée ne se rende au fil d’arrivée. Cette deuxième place représente jusqu’à présent ma meilleure performance dans les rangs professionnels.

Au sein de mon équipe Planet Energy, les sprinteurs Martin Gilbert et Kevin Lacombe ont remporté respectivement une et quatre étapes à la suite d’une cohésion d’équipe presque parfaite lors des lead out de fin de course. Quant à Ryan Roth, Andrew Randall et Bruno Langlois, ils ont joué leur rôle de domestique à la perfection chaque jour. La motivation et la volonté de Bruno ont été impressionnantes, puisqu’il était malade lors des trois premières étapes. En plus, il a subi une violente chute lorsque nous défendions le maillot jaune que je venais de saisir le matin même.

Même dans des conditions exécrables, nous avons tous trouvé le moyen de nous concentrer sur notre travail et d’accomplir un très bon début de saison. Je suis sûr qu’au cours de la saison nous allons encore une fois nous retrouver dans de semblables situations. Ce moment venu, je me souviendrai de ce que j’ai pu accomplir pendant ce tour de Cuba et j’essayerai de repousser à nouveau ma zone de confort.
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