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Le blogue de David Desjardins

Éloge de la fuite

03-10-2018

Sylvain Chavanel prend sa retraite cette année.

S’il n’était plus que l’ombre de lui-même, le coureur français a longtemps incarné pour moi l’un des personnages de la course cycliste que je préfère : le fuyard.

Bon, c’est vrai, il partait si souvent à l’attaque que c’en était devenu prévisible. Cosmo Catalano, de « How the race was won », en avait fait sa tête de Turc, se moquant de ce penchant pour l’évasion devenu une posture.

Mais je préfère mille fois celle-ci à l’attitude d’un autre retraité au terme de la présente saison : Simon Gerrans, expert en ratonage, suceur de roue hors du commun, néanmoins prolifique profiteur. Son palmarès parle de lui-même.

Mais si, pour les équipes, c’est la victoire qui importe, pour le fan, le panache compte au moins autant. Sinon plus encore. À vaincre sans celui-ci, on triomphe sans gloire, il me semble.

C’est pour cela que j’aime Chavanel. C’est pour cela aussi que j’ai jubilé en voyant le jeune Belge Remco Evenepoel, lors des championnats du monde, remonter les coureurs après une chute, attaquer les meneurs, puis les laisser dans la poussière pour finir seul, dans une démonstration de force qui a laissé tout le monde bouche-bée. On l’appelle déjà le Petit Cannibale, en référence au surnom de l’impitoyable Eddy Merckx.

Même chose pour Simone Boilard, qui a dirigé la fuite avec brio, prenant sur ses épaules la responsabilité de conserver l’écart avec les poursuivantes. Simone a le panache dans le sang.

(Au moment où j’écris ces lignes, le Suisse Marc Hirsch vient de fausser compagnie à ses comparses d’échappée pour s’envoler vers une victoire en solitaire chez les moins de 23 ans, autre exemple du genre)

Mélange de bravoure et d’inconscience, l’échappée est un acte de pur masochisme. Pour m’y être adonné à quelques reprises en amateur, je devine un peu ce qui se passe dans la tête et les jambes de celles et ceux qui tentent leur chance chez les pros.

Toute la beauté du cyclisme est là, dans ce geste fait d’espoir et de conviction, dans ces moments où le temps s’étire pour ne devenir que douleur, et où les probabilités d’être repris et de voir ses efforts anéantis sont à ce point prohibitives, que de s’y essayer relève presque de la folie.

Sylvain Chavanel tentait presque toujours sa chance. Il était sans doute un peu cinglé. Et très certainement magnifique.

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Je viens de lire un long article dans ProCycling sur les échappées dans les étapes de plat des grands tours. En particulier au Tour de France, où celles-ci sont si bien contrôlées, puis condamnées par les équipes des sprinters, qu’elles en sont devenues complètement futiles. Presque risibles. Et hop, on montre le maillot pendant que les commentateurs comblent le vide et regardent l’écart se réduire lentement mais sûrement.

Essayez de partir avec un coureur qui a une chance de se rendre, on vous chassera impitoyablement au premier coup de pédale. Aucune équipe majeure qui comprend un sprinter de renom ne participera à l’échappée, et il suffira à leurs grosses locomotives qu’on leur en donne l’ordre pour que celles-ci ramènent les évadés quelques kilomètres avant l’arrivée pour ensuite installer la routine du sprint final.

Alors on fait quoi avec ça?

Je sais pas trop. La mécanique des équipes est si parfaitement huilée et leurs coureurs si puissants que tout changement à ce prévisible scénario est impensable. Bref, je vais pouvoir continuer de regarder les résumés de cinq minutes de ces étapes et aller rouler à la place.

Il y a des échappées qui sont belles et folles. Celles-là sont tout simplement ridicules. Mieux vaudrait pour les commanditaires de ces équipes de s’acheter des panneaux publicitaires sur le bord de la route, ça ferait pareil.

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