Le blogue de David Desjardins

C'est gratuit

David Desjardins - 30/08/2017

Certaines personnes ne comprennent pas que je passe tout ce temps sur mon vélo. Elles me croient fou. Elles voient ces heures de selle comme un empêchement à cette efficacité qu'on réclame de nous dans ce monde obsédé par le travail. Mais c'est justement parce que le geste ne m'apporte rien de concret qu'il m'est si cher.


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Je dévore tous les articles de la section entraînement de Vélo Mag. Je suis abonné à des podcasts, je lis les chroniques analogues des magazines anglophones. J’écume les interwebs à la recherche de nouveautés, de conseils en tous genres : la périodisation dans l’entraînement comme dans l’alimentation n’ont plus de secret pour moi.

Je suis en quête de gains. De force, de technique. Je suis en quête de pertes. De poids, de temps, de douleurs post-entraînement.

Compétition ou pas, je veux aller plus vite, toujours. Est-ce la mort que je cherche à fuir? Est-ce le déclin de mon corps vieillissant que je tente ainsi de repousser?

Chose certaine, je pousse comme un dingue sur les pédales. Pas chaque fois que je sors. Mais souvent. Très souvent. J’aime me perdre dans l’effort. J’aime voir se consumer en moi toute la matière qui normalement s’accumule pour fabriquer de la mélancolie, de l’angoisse. De cette tristesse qui sera toujours là, qui est inscrite dans le fondement de ma condition humaine, mais qui est invivable si je ne la vidange pas au moins un peu. Et c’est sur le vélo que j’y parviens le mieux.

La course à pied, c’est bien aussi. Mais il m’y manque la vitesse. Cette sensation magique, lorsqu’on se lève sur les pédales, et que l’on accélère follement. La distance, aussi, m’est essentielle. Au-delà de la ville, il y a les paysages. L’autre jour : un héron apparu sur le bord du boulevard Valcartier. Les chevaux bougeaient de côté, en parallèle, comme s’ils dansaient en ligne, à St-Féréol. Le ciel s’est ouvert juste pour nous, un mardi, au-dessus de Pont-Rouge, bleu comme dans le générique des Simpsons. En haut du belvédère, à St-Pacôme, j’ai embrassé tout le Bas-du-Fleuve d’un seul regard.

Je sors le plus souvent possible. Pas nécessairement longtemps. Deux heures me suffisent pour me sauver du monde, pour me défoncer sur le vélo, pour atteindre des pointes de vitesse grisantes et revenir chez moi en nage, le regard délavé par l’effort, le corps irradiant de chaleur.

Un jour, quelqu’un d’un peu incrédule devant cette sorte de dévotion sportive m’a dit : tu te donnes tout ce mal, et t’es même pas payé pour ça.

Je lui ai répondu : et pourquoi tu penses que je trouve ça l’fun de même?

L’acte gratuit, l’effort pour l’effort, voilà qui est de plus en plus suspect dans notre monde fonctionnaliste.

Lire des romans. De la poésie. Faire du sport avec passion. Visiter des endroits sans but ni autre souci que de s’y déplacer, s’imprégner de l’ambiance. Explorer. Se perdre.

Nous sommes des centaines, des milliers qui chacun à notre manière tentons d’échapper aux contingences d’un monde tourné vers la productivité, et dont la quête de sens se heurte aux injonctions consuméristes.

C’est ce choc ce qui fait croire à nos contemporains que cette collision est une rencontre d’intérêts, une sorte de fusion qui les fait se fondre l’un dans l’autre. L’objet convoité devenu l’objectif de l’existence, le signe de vie.

Cette tentative de tout liquéfier dans l’effort n’est pas la seule bonne manière d’y échapper. La balade sans but. La randonnée en montagne. Le saumon que l’on leurre pendant des heures en fixant la surface de l’eau qui s’irise de mille couleurs lorsque la lumière s’y décompose. Chacun son truc.

Nous sommes des machines à produire. Des outils au service de forces qui parfois nous dépassent. Nous travaillons pour de l’argent.

Et si le sport n’est pas gratuit, le geste, lui, l’est entièrement. L’effort peut aussi l’être. Et c’est ce qui me plait le plus. Il ne me rapporte rien. Mais il m’apporte quelque chose qui s’apparente au bonheur, pour au moins un instant.
 


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