Le blogue de David Desjardins

Il faudra encore trop de morts

David Desjardins - 07/10/2017

Le décès du jeune Clément Ouimet m'enrage. Parce qu'il me rappelle que si notre imprudence en voiture n'est pas nécessairement criminelle, celle-ci relève d'un mode de vie où l'insouciance est devenue une excuse acceptable en toutes circonstances. Y compris lorsqu'on met la vie des autres en danger.


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Au moment d’écrire ceci, j’ignore beaucoup de choses à propos de cet accident dans lequel a péri un jeune cycliste à Montréal.

Je ne sais pas dans quel état d’esprit était le conducteur. Ni pourquoi il a tourné ainsi à 180 degrés pour revenir sur ses pas. Je peux seulement présumer qu’il cherchait un moyen d’échapper à l’immonde bête qu’est le trafic automobile. Un monstre qui possède un étrange pouvoir sur les gens : lorsque vous en soutenez trop longtemps le regard, il peut vous rendre un peu con.

Mais encore, répétons : je spécule. Je ne sais rien de cette personne ni de ce qui se passait dans sa tête. Était-elle distraite, anxieuse, triste, fatiguée, en retard? Peut-être est-elle habituellement d’une extraordinaire prudence? Ou pas. Je sais seulement que l’automobiliste avait 59 ans. Qu’il a effectué une manœuvre illégale, mais surtout bien imprudente, dans Camillien-Houde. Et aujourd’hui, le jeune Clément Ouimet est mort. Il aura 18 ans à jamais.

18 ans…

Je ne sais rien du conducteur de ce véhicule. Sinon qu’il n’a sûrement pas vu Clément.

C’est toujours ce qu’ils disent. « Scuse, je t’ai pas vu. ».

Ça m’est arrivé aussi, remarquez. Une fois, je roulais en auto sur St-Laurent. Y’avait un gars en vélo derrière moi, il apparaissait de temps à autres dans mes rétroviseurs. Puis il devait être dans mon angle mort quand je me suis rangé à droite pour me stationner : il a failli s’encastrer dans l’auto. Je me suis excusé à profusion. Il n’était pas très prudent pour lui de me suivre de si près, mais j’avais mal regardé avant de me ranger. Et comme j’étais au volant d’une tonne de ferraille, je considérais que c’était ma responsabilité de m’assurer que ma manœuvre était sans danger pour quiconque. La faute m’incombait entièrement. Je lui ai un peu parlé, me suis excusé huit ou dix fois. Mais je me sentais coupable.

Et s’il avait glissé sous mes roues? Qu'est-ce que j'aurais dit à sa famille? Que je l'ai pas vu parce que j'ai mal regardé?

Nous menons ces vies à des rythmes indécents. Une pornographie de vitesse et d’intensité, de retards et de distractions qui font de nous des monstres de procrastination, sprintant d’un lieu à un autre dans un état de perpétuel retard. Et comme nous ne prenons plus le temps de rien, pourquoi en serait-il autrement sur la route?

J’entends donc la même excuse des dizaines de fois par année. Mais elle m'écoeure. Comme si la distraction pouvait nous dédouaner de tout. Comme si nous avions le droit de conduire une voiture comme on marche sur le trottoir...

Récemment, c’était à la sortie du Canac, sur de l’Hêtrière, à St-Augustin-de-Desmaures. Le type en VUS a surgi du stationnement sans même regarder de mon côté (je roulais presque au milieu de la voie, dans le bon sens, impossible d’être plus visible). J’ai hurlé, il a pilé sur le frein et m’a évité d’un mètre à peine. Puis il s’est glissé à ma hauteur, plus loin sur la route, a baissé la vitre côté passager, et le plus poliment du monde, s’est excusé. « Scuse-moi, je t’avais pas vu ».

J'ai explosé : « C’est ça que t’aurais dit à ma blonde et ma fille au salon funéraire si tu m’avais tué: scusez, je l’avais pas vu? Fuck, t’as même pas regardé de mon bord avant de te crisser dans le chemin! »

Il a accusé le coup, remonté sa fenêtre, accéléré doucement, puis il a disparu au carrefour suivant, dans l’odeur de pelouse fraichement coupée et le monoxyde de carbone.

J’étais furieux. Contre lui, contre moi, contre nous.

Furieux pour toutes mes propres imprudences. Pour les fois où nous mettons la vie des autres en danger par notre insouciance. Et je suis en colère aujourd’hui parce qu'un conducteur devra affronter une famille en lui disant qu'il n'avait pas vu Clément.

Je fulmine, enfin, parce que le décès de ce jeune homme ne nous guérira pas de notre bêtise.

Oh oui, nous évoluons, mais avec une lenteur tragique. Car il faudra encore bien trop de morts pour que nous apprenions à vivre.


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