Le blogue de David Desjardins

J'ai lu le livre à scandale de Phil Gaimon

David Desjardins - 17/11/2017

Pendant que les avocats de Fabian Cancellara préparaient les mises en demeure, je finissais déjà de lire ce bouquin à scandale qui assène quelques taloches bien méritées au cyclisme pro.


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Phil Gaimon fait partie des personnages qui ont permis au cyclisme professionnel de se dérider considérablement au cours des dernières années.

Il a brillamment exploité son talent de satiriste dans les pages de VeloNews en répondant de manière complètement déjantée au courrier des lecteurs qui voulaient en savoir plus sur la vie des professionnels. Il en a tiré un livre au titre homonyme à sa rubrique dans le magazine : Ask a Pro.

Précédemment, son premier essai intitulé Pro Cycling on 10$ a day racontait avec éloquence et une bonne dose d’autodérision son parcours de patate de divan devenu gagnant d’épreuves continentales prestigieuses (comme Redlands). J’y avais reconnu des amis, des connaissances. Des gens de talent et surtout de passion, prêts à vivre dans un camion, une voiture, à dormir chez des amis et à faire mille petits boulots pour concrétiser le rêve d’une vie cycliste.

Le plus intéressant du dernier bouquin de Gaimon, intitulé Draft Animals, c’est sans doute qu’il débute avec cette prémisse : enfant, on nous dit toujours d’aller au bout de vos rêves, sans toutefois nous prévenir qu’ils ne se réalisent pas nécessairement, malgré tous les efforts qu’on y met.

Je n’aurais jamais pu jouer dans la NBA. Je ne serai jamais astronaute ni pilote d’avion de chasse (j’ai mal au cœur dans les manèges pour petits enfants, tsé, les soucoupes qui tournent…), bref, moi comme Gaimon sommes d’assez grands garçons pour réaliser nos limites. Les siennes, il les constate en côtoyant des talents hors norme, comme Mike Woods, par exemple. (Les miennes, c’est à la Ronde.) Il dit de ces athlètes qu’ils ont un Véritable Talent. Cela les place dans une case à part, dans l’élite de l’élite de l’élite. Et tout le travail du monde ne vous mènera pas à leurs côtés si vous ne possédez pas les qualités physiques requises, acquises à la naissance.

On sent Gaimon déçu de n’avoir pu se hisser aux côtés de ses amis au talent spectaculaire. Il y a donc une certaine amertume dans ce bouquin, pourtant drôle, et fascinant, parce qu’il montre l’envers du décor d’un sport trop poli, obsédé par son image et ses légendes.

Mais entre la déconstruction du mythe et le règlement de comptes, Gaimon franchit parfois la frontière, même un peu malgré lui. Et pour cela, il faut surtout blâmer son éditeur qui a failli à la tâche de bien encadrer son récit.

Si bien que, déjà, l’ex-coureur cycliste reçoit des lettres d’avocats.

Les passages scandaleux du livre?

Gaimon dit qu’il croit que Fabian Cancellara a bel et bien utilisé un moteur, sans autre preuve que des indices. D’ailleurs, Spartacus n’a pas trop apprécié…

Il détaille les méthodes parfois douteuses de Jonathan Vaughters lors de négociations de contrats et raconte son mécontentement concernant son horaire de courses.

Chris Horner y est plus ou moins accusé de dopage, sans preuve, sinon des ragots de peloton.

Il dit croire Tom Danielson lorsqu’il clame son innocence pour un test de dopage échoué.

Il peint un portrait assez désolant de Ryder Hesjedal en détestable leader et David Millar en star pâlissante, pétrie d’ego et s’accrochant à la gloire, auquel il reproche d’avoir employé un écrivain fantôme pour rédiger ses bouquins (fort bien écrits, toutefois, puis-je soumettre).

Je m’arrête ici, parce que Gaimon passe le monde du cyclisme au lance-flammes, mais en même temps, il y a dans Draft Animals de réels passages émouvants. Sa vie familiale, son couple brinquebalant, il nous les raconte comme l’histoire parallèle de cette envie d’une carrière professionnelle qui ne se manifeste jamais totalement : à son second contrat chez Slipstream (Garmin, devenu Cannondale), Vaughters l’emploie essentiellement comme mascotte.

Et puis il y a les coureurs qu’il admire, sans réserve, comme Mike Woods et Kiel Reijnen, Alex Howes, Dan Martin. Il ne tarit pas d’éloges à leur sujet.

Mais le plus fascinant dans ce que révèle Gaimon, c’est sa découverte d’une zone grise dans sa morale concernant le dopage. Comment réconcilier son amitié avec Tom Danielson et son passé de dopé? Les gens se résument-ils à leurs erreurs, leurs errances? Un dopé est-il pour autant une personne détestable?

L’ex-cycliste qui voue son après-carrière à piquer des KOM à des dopés sur Strava ne résout pas entièrement ce dilemme moral. Et c’est là qu’il est le plus habile, dans cette candeur qui nous permet de voir les aller-retours entre la tête et le cœur, en marge des jugements à l’emporte-pièce.


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