Amérique -

Bienvenido a la Ruta Maya

Par Jacques Sennéchael - 23/02/2017

La Ruta Maya est comme une trop grosse bouchée : on ne sait pas par quel bout la prendre. Il faut dire que les ingrédients sont copieux : cinq semaines de vélo, la traversée du Costa Rica, du Nicaragua, du Honduras, du Guatemala et finalement du Bélize, soit 2700 km.


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Histoire de corser le tout, on ne longe pas le bord de mer, affrontant directement le volcanique relief et les routes approximatives. Récit décousu d’un voyage naviguant entre une aventure épique, un défi valorisant et un festival de couleurs.

Imaginez un mois de novembre comme on ne les aime pas (froid, pluvieux, pas de neige… rien à faire), sauf qu’il fait 30 oC et très humide. Vous quittez San José, au Costa Rica, en mettant le cap vers le nord pour un mois et une semaine de folles ascensions, de descentes vertigineuses, de routes… euh, pardon, de chemins caillouteux. Pas étonnant que je ressente un bonheur mêlé d’appréhension qui accélère mon rythme cardiaque. Comme si j’en avais besoin… Avec mes nouveaux amis qui participent à cette Ruta Maya, nous filons droit vers le Poás. Le volcan le plus connu du Costa Rica culmine à plus de 2700 m, donc ça grimpe. De surcroît, nous apprenons très vite que la spécialité locale est non pas de s’embarrasser de lacets, mais plutôt de viser la trajectoire directe, avec les déclivités qui l’accompagnent. Étroite route à travers la forêt humide, à bâbord le Poás, à tribord le Barva. La première journée, nous nous arrêterons à Agua Zarcas, après 92 km de bitume et près de 3000 m de dénivelé positif. Ce que nous ne savons pas encore, c’est que l’oblique sera souvent notre lot quotidien, alors que l’asphalte sera bien des fois optionnel.

En fait, c’est pratique : on prend les volcans comme point de mire. Après le Poás, nous visons l’Arenal et le lac du même nom. Nous redescendons vers une vallée verdoyante. Qu’on se le dise, nous sommes dans la rain forest, et le dénominateur commun est l’eau qui tombe régulièrement du ciel, plutôt avec fracas qu’en pluie fine. Cette eau est réchauffée par la chaleur des volcans, ce qui donne de magnifiques bains thermaux. Les touristes fréquentent les hôtels installés sur le bord des rivières, les gens du pays vont tout simplement sous les ponts profiter de ces bains régénérants gratuits. Nous roulons jusqu’au Rancho Margot, un ecolodge reflétant fort bien la volonté écolo des habitants du Costa Rica.

La journée de repos bien méritée au Rancho Margot finit tout de même par se payer. À peine partis, nous affrontons deux spécialités locales que nous retrouverons souvent au cours de notre périple. La première est le passage de rivière. Réservée aux pilotes maîtrisant parfaitement un quatre roues motrices, pour les cyclistes, cela veut dire un câble tendu dans la main gauche, le vélo tenu sur l’épaule par la main droite, l’eau d’un torrent vigoureux jusqu’aux cuisses. Cela se fait en fin de compte assez aisément, et en plus c’est rafraîchissant. Le jugement est cependant de rigueur avant de tenter toute traversée : pour franchir celle-ci prudemment, puis-je pédaler ou dois-je mettre pied à terre ?
 

Éloge modéré des routes sans bitume

La deuxième spécialité locale est l’absence de goudron, ce que le groupe qualifiera souvent de dirt. Au Québec, on emploierait volontiers le doux nom de chemin de garnotte, ce qui représentera au bout du compte pas loin de 40 % du trajet emprunté. Quelquefois très roulant, d’autres fois nettement plus cassant avec des pierres qui roulent, ce sont ses aspects extrêmes qui en fait doivent déterminer le choix du vélo

C’est ce type de route qui nous attend tout le tour du lac Arenal, c’est-à-dire une bonne partie de la journée. Malgré l’obligation de regarder où on met sa roue sur ce genre de parcours, on se surprend à jeter plus qu’un coup d’œil sur le paysage du lac, qui comporte en arrière-plan le sommet de l’Arenal. Quelques nuages bloqués par la hauteur du volcan donnent l’impression qu’il crache quelques bouffées de fumée. C’est saisissant ! En continuant vers la baie de Salinas, à la frontière du Nicaragua, on a droit à un festival de perspectives sur des sommets volcaniques : le Miravalles, le Rincón de la Vieja, l’Orosí. C’est sur une vue de la baie qu’on sort du Costa Rica, pays qui a largement ouvert sa porte au tourisme. Demain, le Nicaragua.
 

Frontière sous haute surveillance

Les réfugiés visent toujours le nord, et pas seulement en direction de l’Europe. Au poste-frontière entre le Costa Rica et le Nicaragua, un flot de Cubains attend une éventuelle ouverture. Le pays que nous quittons n’a pas d’armée, alors que des soldats en armes sont là pour veiller au grain dans celui qui nous accueille. Des voisins, mais une histoire différente. La similitude se trouve du côté des volcans et du relief.

Nous abandonnons la quiétude du bord du Pacifique à San Juan del Sur pour rejoindre Granada, sur les rives du lac Nicaragua. Mine de rien, avec plus de 8000 m2, soit le troisième plus grand lac d’Amérique latine, il aurait fort bien pu contribuer à faire le lien entre Pacifique et Atlantique si on avait percé un canal de 120 km. Le Panama était cependant mieux placé : il n’y avait qu’un modeste 77 km à tracer. Pour notre part, cette traversée se fait sur du dirt qui porte très bien son nom : la pluie nocturne a transformé la latérite en un colorant rouge qui colle sur nos vélos, donnant un avant-goût de Granada et de ses maisons colorées. Une longue rue pavée, inconfortable pour les cyclistes, traverse la ville coloniale de part en part, passant par la plazza et la cathédrale. Ici, on vit dehors, et les pétards qui claquent dans la nuit rappellent que la fête a lieu à l’air libre.

Au nord du lac, nous entrons dans le Nicaragua rural. La chaussée est de gravier, et pour une fois sans trop de relief. Sitôt quelques rivières franchies, les montagnes se devinent au loin. Le pays compte 58 volcans, que nous retrouvons assez rapidement en grimpant et dévalant des pentes abruptes. J’allais oublier une autre spécialité locale, censée modérer les ardeurs des automobilistes qui ne respectent jamais les limites de vitesse : les speed bumps, ou gendarmes couchés ou encore dos d’ânes, sont installés n’importe où. Surprenants à la sortie d’un virage ou à l’entrée des villages, ils ne sont pas toujours doucement arrondis et deviennent de véritables pièges à cyclistes. Dans les conditions idéales, un bunny up bien contrôlé contribuera au franchissement d’obstacles, autrement, le ralentissement s’impose…
 

La rudesse du Honduras

Nos passeports sont épluchés page par page quand nous mettons le pied au Honduras, comme s’il fallait être d’attaque pour affronter la rudesse du pays. La végétation est moins luxuriante qu’au Nicaragua, et nous apercevons la longue route de gravelle rugueuse devant nous. Fini les courtes[DB1]  journées de moins de 2000 m de dénivelé positif, ici, on frôle les 3000 m avec en prime de bonnes portions de voies non bitumées – et nous avons droit à de vrais pavés dans les villages que nous croisons. À Yuscarán, ils sont énormes et disjoints, torturant nos roues. Nous avons tout le loisir de les apprécier en piqueniquant sous le kiosque à musique au cœur d’un petit parc.

Après avoir soigneusement contourné la dangereuse capitale Tegucigalpa – après tout, le Honduras a eu le titre de pays le plus périlleux du monde en 2012 –, nous filons vers les ruines de Copán, à la frontière du Guatemala. Sur le bord du chemin, un taller de reparación de armas attire mon regard. Guido, réparateur d’armes en tout genre, attend le client. Dans cet atelier, il donne une seconde vie à toute arme à feu sans nécessairement exiger qu’on montre patte blanche. Au Honduras comme au Nicaragua et au Guatemala, il n’est pas rare de voir des gardes munis de gros fusils devant tout endroit où il y a de l’argent, y compris les hôtels. Si ce n’est pas une arme à feu, la machette est de rigueur…
 

Enfin les Mayas

La route… euh, le chemin de gravelle vers Copán est de toute beauté. Nous sommes dans le royaume du café, et il semblerait que les grains poussent mieux sur une pente abrupte. Toujours est-il que les champs de caféiers s’étendent sur des buttons, teintant de vert le chemin de latérite. À Copán, les ruines en pleine jungle sont les seuls restes d’une grandiose cité maya qui a atteint son apogée au VIIe siècle après J.-C. La Ruta Maya prend tout son sens alors qu’on marche lentement au milieu de ces ruines. Les expressifs visages figés dans la pierre, l’architecture complexe mais logique sont une juste récompense après les milliers de coups de pédale.

Bienvenue au Guatemala. Comme au Honduras, nous contournons la capitale, Guatemala, jugée trop risquée. Nous filons droit vers Antigua. Facile, me direz-vous : il suffit de mettre le cap sur les trois volcans culminant à plus de 3000 m et qui encerclent la ville.
 

Antigua la fumeuse

Fin du jour à Antigua. Les sommets élevés des volcans ont bloqué les nuages. Pour une fois, les vélos se reposent pendant que nous sillonnons les rues pavées. Visite des bâtiments coloniaux de styles baroque et Renaissance, détour par le marché, lumière de crépuscule mettant en valeur l’ocre des murs. Malgré la fatigue de la journée de vélo, on ne se lasse pas de découvrir l’ancienne capitale du royaume de Guatemala. Comble de bonheur, ce soir, on brûle el diablo, une savante combinaison de célébrations chrétienne et païenne qui est surtout l’occasion de faire la fête.

C’est du monde entier qu’on vient à Antigua étudier l’espagnol et visiter les quelques musées. Celui du textile est étonnant, et on y apprend que chaque village a ses formes et ses teintes. Dans tous les cas, l’habit traditionnel est multicolore et flamboyant ; d’ailleurs, il se porte souvent au quotidien, présence touristique ou non !

À moins de 80 km d’Antigua, le lac Atitlán est lui aussi cerclé de volcans. Il est lui-même d’origine volcanique ; il remplit en effet une immense caldeira formée par une éruption il y a près de 84 000 ans. Avant de descendre à fond de train vers Panajachel, le paysage de l’Atitlán sur fond de volcans est spectaculaire. C’est pour ce genre de moment intense qu’on veut bien prendre de la hauteur sur son vélo…

Un autre endroit qui mérite quelques coups de pédale est la petite ville de Chichicastenango. L’église Santo Tomás a 18 marches, autant que le calendrier maya a de mois. Sur le parvis, des chamans font brûler de l’encens, célébrant un joyeux mélange animiste des rites mayas et du catholicisme romain. Les marchandes du temple sont panachées de leurs costumes traditionnels. Nous posons nos vélos, curieux de nous imprégner d’une autre culture.
 

Tikal tropicale

Nous filons vers le nord-est, où se trouvent encore des montagnes à traverser. Puis le terrain devient plus plat, la température plus chaude – que dire ! étouffante ! Nous sommes dans les basses terres, du côté de Flores. On doit à tout prix s’arrêter et passer la journée dans le parc national de Tikal. Entre 200 et 900 de notre ère, Tikal fut la capitale des Mayas. Ouvrez grand les yeux, vous êtes dans un autre monde, une civilisation riche de monuments impressionnants. Allez user vos tongs sur les pierres millénaires. Chut, vous pouvez même vous laisser enfermer à la tombée de la nuit ! À l’instant où le soleil se couche, les singes hurleurs réveilleront toute la forêt tropicale. Écoutez les bruits inconnus, regardez la drôle de lumière sur les pyramides. Il y a quelques siècles, ce lieu trépidait d’animation. Difficile à imaginer.

Étonnant comme la fin des voyages est toujours plus facile. Pas de relief, une longue ligne droite vers Belize City, nous arrivons sur le bord de l’Atlantique. Le soleil sort des nuages juste à temps pour illuminer la baie. À notre tour de pratiquer un rite païen en soulevant nos vélos au-dessus de nos têtes. Muchas gracias, la Ruta Maya. Ce fut un plaisir de te parcourir.

L’auteur a été invité à participer à la Ruta Maya par TDA Global Cycling.
 
Rancho Margot
Le royaume de l’autosuffisance


Une petite quinzaine de kilomètres de route de gravelle en mauvais état rejoint le Rancho Margot. Que vous dormiez en bungalow ou en dortoir, vous êtes au cœur de la forêt tropicale dans une espèce de parc où tout pousse sans restriction. Ici, le principe est de tendre vers l’autosuffisance, autant du point de vue énergétique qu’alimentaire. Les 45 employés du site s’occupent des visiteurs, mais ils sont aussi des agriculteurs qui entretiennent l’immense parc en plus de prendre soin des poules, des cochons et même des quelques bovins. Le visiteur qui le désire mettra la main à la pâte en trayant les vaches, mais il aura également la chance de faire quelques randonnées, de se promener en kayak, de suivre un cours de yoga, sans oublier de piquer une sieste dans le hamac et une tête dans la piscine naturelle. Bref, un coin de paradis où le respect de l’environnement est le fil conducteur du lieu.
ranchomargot.com

Le bon vélo
Comme c’est le terrain le plus difficile qui détermine le choix du vélo, pour la Ruta Maya on pense robustesse, pneus larges pour fouler la caillasse et bons freins pour faire face au relief. Pour ma part, je montais un Norco Search, un gravel bike d’excellente facture (lire le test dans le Vélo Mag mai/juin 2016).

Cependant, un vélo de montagne hardtail aux roues de 29 po aurait été un meilleur choix. Sa rapidité sur le roulant, ses pneus plus conséquents et sa suspension avant auraient été un atout en matière de confort dans les nombreux passages pierreux.

L’esprit Tour d’Afrique
La Ruta Maya est organisée par TDA Global Cycling – lire Tour d’Afrique, le nom de la première traversée de la compagnie qui s’est effectuée du Caire, en Égypte, jusqu’au Cap, en Afrique du Sud, et qui a fait sa renommée. C’est maintenant une agence de voyages vélo torontoise spécialisée dans les longs itinéraires. Les cinq semaines de la Ruta Maya en font d’ailleurs le plus court en matière de temps, même si c’est un des plus difficiles.
Le concept est simple : on vous donne tous les éléments pour que vous voyagiez dans des conditions sécuritaires. On s’occupe de l’hébergement et de la bouffe (sauf pour ce qui est des repas lors des quelques journées de repos). Le reste, c’est votre affaire, cela veut dire autonomie, implication et capacité de sortir de sa zone de confort tant sur le plan physique que moral. Si la Ruta Maya n’offre que des hébergements en dur, les autres circuits se font également en camping. Chaque matin ou la veille, l’itinéraire du jour est dévoilé sur un tableau. Pendant la randonnée, le car-balai suit et assure la pause déjeuner à un point de rencontre déterminé d’avance.

Le client type de TDA vient de partout dans le monde. Plutôt en forme, il a dans la tête de se mettre au défi, voire pour certains de se battre contre le chronomètre et les autres cyclistes. Il est là pour pédaler, et le temps libre est consacré plus souvent à la récupération qu’à faire des visites touristiques.
tdaglobalcycling.com
 

Les dix sensations du défi de la Ruta Maya

1 L’appréhension
Avant le départ, on se dit : « Je n’arriverai pas à le faire. » Les chiffres font peur. Finalement, c’est ce défi qui pousse à s’inscrire.

2 Le mal de ventre
Les premiers tours de roue sont difficiles, surtout les 2000 m à avaler quotidiennement au mois de novembre, quand la saison est censée être terminée.

3 L’adaptation
On dirait que le corps s’habitue aux difficultés quotidiennes. On se sent même bien, juste un brin étonné de se coucher à 19 h 30 tous les soirs.

4 La solitude dans la souffrance
Pas d’énergie, des douleurs partout pour ma part. Les autres ne semblent pas souffrir. Est-ce que je monte dans le car-balai ?

5 Le changement
Le corps est sorti de son cocon en perdant une couche de gras. Le muscle est ailé.

6 La douleur persistante
Je pensais la cuirette faite, pourtant je ne supporte plus les huit heures de selle. Même chose pour le dessous des pieds, qui sont brûlants.

7 La journée trop, trop dure
Le corps s’est vidé, plus d’énergie. On annonce un dénivelé frôlant les 3000 m et une cinquantaine de kilomètres de dirt dans la journée. Le car-balai me tend les bras.

8 Le sourcil qui lève
Comment ? Le parcours ne passe pas par Chichicastenango ? Détour obligatoire pour sentir le Guatemala respirer. Un peu d’esprit maya, que diable.

9 La satisfaction
Le bonheur de descendre de vélo, d’échanger des sourires de fierté avec ses collègues. Mission accomplie, quoi !

10 La levée du vélo au-dessus de sa tête
Sur les bords de l’Atlantique à Belize City. Dernier tour de roue, médaille de pacotille autour du cou, sourire intérieur. Viva la Ruta Maya !

 


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