Les membres du collectif Le monde à bicyclette allaient se coincer dans le trafic en prenant la place d’une voiture. © Le monde à bicyclette
À vos pinceaux ! L’urbanisme tactique permet de déployer les aménagements dont vous rêvez, malgré l’opposition.
Il y a 51 ans naissait le collectif Le monde à bicyclette (MAB). Porté par une poignée de cyclistes à l’imagination fertile, le MAB a été réputé pour ses actions théâtrales. Die-in (où des gens prétendent être morts en s’allongeant dans la rue), déguisements (notamment pour obtenir le droit d’emporter son vélo dans le métro) et événements drolatiques étaient monnaie courante à une certaine époque : pour illustrer le besoin des cyclistes de traverser les ponts vers la Rive-Sud, Moïse est allé ouvrir les eaux du fleuve Saint-Laurent ; pour souligner l’absurdité de rouler seul en voiture en plein centre-ville, quelques cyclistes se sont munis d’un cadre en bois large comme un véhicule et sont allés se coincer dans le trafic.

À Montréal, l’artiste Roadsworth anime la signalisation. © Peter Gibson / Roadsworth
Les militantes et militants du collectif pratiquaient aussi ce qu’on appelle l’urbanisme tactique. Avec du matériel facile à se procurer, comme un gallon de peinture ou une série de pots de fleurs, on vient modifier l’espace public pour en changer la fonction. Le MAB a ainsi tracé des pistes cyclables au pinceau et déroulé par-dessus des véhicules stationnés des tapis sur lesquels étaient dessinées des voies d’autobus. Pas le temps de niaiser, on veut pouvoir rouler !
« L’expression urbanisme tactique vient de citoyens activistes frustrés par l’aménagement de leurs rues et par les canaux officiels disponibles pour s’exprimer », résume Jarvis Suslowicz, qui consacre son doctorat à l’étude de ce phénomène à la Norwegian University of Science and Technology. « Comme la Ville ne fait rien, les citoyens vont résoudre le problème par eux-mêmes. » Et ça marche : grâce à l’attention médiatique qu’attire un coup d’éclat de ce type, de nombreuses pistes cyclables peintes à la va-vite pendant la nuit finissent par devenir permanentes.
Les municipalités se sont également emparées de cette approche pour tester de nouveaux aménagements. À New York, l’ancienne directrice du New York City Department of Transportation Janette Sadik-Khan est célèbre pour avoir piétonnisé Times Square en disposant sur la rue quelques centaines de chaises de plage achetées dans une quincaillerie locale. Plutôt que de se heurter à l’inévitable résistance au changement que suscitent des projets de ce type, son initiative a permis de prouver la pertinence de retirer de l’espace aux automobilistes. Personne aujourd’hui n’imaginerait retourner en arrière.

À Berlin, les toutous protègent les enfants qui circulent sur la piste cyclable. © Volksentscheid Fahrrad
Les villes doivent cependant faire preuve de bonne foi lorsqu’elles empruntent les principes de l’urbanisme tactique aux activistes, remarque Jarvis Suslowicz : « On l’a vu pendant la covid-19, les villes voulaient expérimenter, mais sans réfléchir à long terme », citant en exemple la ville grecque de Thessalonique, où une piste a été aménagée le long d’une voie passante : « Aux deux extrémités se trouvaient des intersections dangereuses qui rendaient difficile l’accès à la piste. Il n’y avait en outre aucun plan d’entretien, donc elle s’est retrouvée couverte de débris. C’est un bon exemple de projet qui n’a aidé personne. »
L’urbanisme tactique a été un outil dans l’arsenal de méthodes militantes du MAB. Grâce aux interventions mémorables de ce dernier, Montréal est désormais l’une des villes les plus sécuritaires où pédaler. La preuve qu’avec un peu de motivation et beaucoup de détermination et de constance, les choses peuvent changer.
Quelques idées d’interventions urbanistiques tactiques
- À Denver, des militants ont déposé des tomates le long d’une bande cyclable peinte au sol pour démontrer l’importance de sécuriser l’infrastructure.
- À Montréal, l’artiste Roadsworth (Peter Gibson) est connu pour ses réinterprétations des passages piétons, une manière d’attirer l’attention sur ces bandes mal aimées.
- À Berlin, des manifestants ont aligné des toutous le long d’une piste mal protégée pour rappeler que des enfants utilisent cet espace.
- Et chez vous, pourquoi ne pas placer un joli pot à fleurs qui empêchera les automobilistes de se stationner trop près des supports à vélo ?

