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Finie, l’époque où on les traitait d’hurluberlus ! Chaque année, le nombre de cyclistes d’hiver augmente, et pas seulement dans la métropole.
Je roule l’hiver depuis une dizaine d’années. À l’époque, j’étais souvent la première à laisser une trace de roues sur la piste cyclable enneigée. Lorsque j’arrivais quelque part, je recevais généralement des regards ébahis et des commentaires interloqués. Comment ? Tu fais du vélo en hiver ?
Aujourd’hui, il est rare que je laisse la première – et même la dixième – marque de roues dans une neige fraîche. Si les remarques sont encore courantes, elles ont perdu en intensité. C’est que le vélo hivernal n’est plus un passe-temps étrange. On le voit enfin comme un moyen de déplacement.
Et ce n’est pas qu’à Montréal. En 2024, un projet pilote de déneigement à la ville de Sherbrooke a permis 58 000 passages durant l’hiver, soit au-delà du double de ce qui avait été préalablement comptabilisé. À Québec, un cycliste sur sept a adopté le vélo quatre saisons en 2024, un taux comparable à celui de la métropole. Et ainsi de suite, aux quatre coins de la province.
Le Québec a néanmoins encore des croûtes à manger pour rejoindre le peloton de tête. « À Oulu, en Finlande, où le climat est très semblable au climat québécois, 45 % des cyclistes continuent à faire du vélo l’hiver », apprend-on sur le site de l’Observatoire du vélo de Vélo Québec. Ici, de quelque 3 000 000 de cyclistes en été, on passe à seulement 190 000 qui continuent à pédaler durant la saison des neiges, soit une proportion de 6,3 %.

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Mot d’ordre : adaptation
« C’était mon premier hiver à vélo, et j’ai vraiment aimé l’expérience ! » Élisabelle Nadeau est l’une des cyclistes de Québec ayant répondu à un message que j’ai publié dans un groupe spécifique aux femmes à vélo dans la capitale. Afin de moduler sa pratique en fonction de la saison froide, elle a effectué des recherches, modifié sa manière de rouler et appris à transporter des vêtements de rechange. « C’est quand même une bonne adaptation, mais pour la liberté que ça donne, et pour pouvoir arrêter de prendre l’autobus tous les jours, ça vaut la peine », écrit-elle. Parmi les témoignages, si les expériences diffèrent, une conclusion se dégage nettement : essayer le vélo d’hiver, c’est l’adopter.
« Parce que la météo hivernale rend la cohabitation avec les véhicules motorisés moins sécuritaire et moins confortable, les inégalités habituellement observées dans le profil des cyclistes sont exacerbées, rappelle toutefois l’Observatoire du vélo. Ainsi, au Canada, le cycliste d’hiver typique est un homme blanc d’âge moyen gagnant un assez haut niveau de revenu et pédalant principalement pour aller au travail. » À Québec, donc, les femmes cyclistes ayant répondu à mon message font partie d’une minorité – mais leur présence montre que la pratique est accessible.
Malgré les embûches, le vélo attire également de plus en plus les familles. À preuve, le groupe Facebook Parents – Vélo d’hiver au Québec, qui rassemble pas moins de 2 000 membres s’échangeant des astuces sur le bolide à acheter pour rouler avec les tout-petits et même des anecdotes, comme celle de cette mère qui, en plein milieu du mois de janvier, publiait une photo d’une bicyclette à laquelle était ajoutée une remorque pour enfants coiffée d’un toboggan : « Combo vélo-glissades ce matin, avec mes filles de 2 et 5 ans dans le chariot », a-t-elle rédigé en guise de description, offrant à voir en quelques mots une matinée inoubliable.

Les vélos en libre-service Bixi sont un bon moyen d’apprivoiser le vélo d’hiver. © Bixi
Infrastructures essentielles
Pourquoi n’y a-t-il pas davantage de cyclistes d’hiver ? Si rouler dans le froid demande certes une préparation, il n’est en réalité pas bien complexe de pédaler en toute saison. Une partie de la réponse se trouve dans le témoignage d’Alexandra-Maude Grenier : « L’entretien déficient des pistes rend difficile de considérer le vélo d’hiver comme un mode de transport fiable. Après une chute de neige, j’évite parfois de rouler, faute de conditions sécuritaires. » La qualité des infrastructures et de leur entretien – été comme hiver – est connue pour être un frein majeur à la pratique.
Pour d’autres gens, c’est plutôt le manque d’accès à un bolide adapté qui les garde sur la ligne de départ. C’est pourquoi l’annonce en 2023 que Bixi rendait (enfin !) ses vélos disponibles à l’année a suscité un grand enthousiasme auprès des cyclistes de Montréal. « Je ne voulais pas me compliquer la vie », résume Olivier Paré, qui a adopté la pratique hivernale grâce aux vélos en libre-service. « J’ai pris un abonnement, j’ai essayé et j’ai eu la piqûre. » Il n’est pas le seul : à l’hiver 2024-2025, 76 000 personnes ont utilisé les vélos Bixi, pour un total de 830 000 déplacements.
Libre-service sans souci
François-Xavier Brault, chef d’équipe/chauffeur, m’accueille par une belle matinée printanière dans sa camionnette blanche ornée du logo rouge de Bixi. L’hiver tire à sa fin. L’homme est l’un des seuls employés d’entretien à avoir traversé la saison froide – étant donné le nombre réduit de stations et de cyclistes, l’activité tourne un peu au ralenti durant cette période. « Ceux qui bravent l’hiver peuvent être certains qu’il y aura des vélos disponibles et un endroit où les stationner à la fin », souligne-t-il cependant. L’été, en raison de la popularité du service, il est courant de devoir naviguer entre plusieurs stations avant de trouver son compte. Pas l’hiver.
Les défis sont tout de même nombreux. Il faut entre autres assurer un déneigement des stations – seule une poignée d’entre elles sont munies d’un plancher chauffant. Car pour garer son vélo, on doit le faire entrer exactement de la bonne manière dans la borne. Un peu de neige entassée au sol peut rendre l’action impossible – une expérience que j’ai vécue après une tempête lorsque j’ai voulu tester le service.
Les lourdes bicyclettes ne sont en outre pas épargnées par les effets du sel de déglaçage, notoirement néfaste pour les chaînes de vélo. Plutôt que de les huiler régulièrement, une tâche qui représenterait un défi logistique important, la compagnie a décidé d’attendre qu’elles soient suffisamment abîmées pour les remplacer.
Malgré les petits accrocs, inévitables durant la rude saison hivernale, le bilan pour Bixi s’avère positif : 76 % des utilisateurs souhaitent revivre l’expérience lors de l’hiver qui arrive. C’est le cas d’Olivier Paré qui, comme beaucoup d’autres, fait désormais partie des rangs des cyclistes d’hiver convaincus. « Avant d’en faire, j’admirais énormément les cyclistes d’hiver, lance-t-il, un sourire dans la voix. Je me disais qu’ils avaient un courage que je n’avais pas. Finalement, les adaptations ne sont pas si nombreuses. Après avoir fait une saison, j’étais vendu. C’est vraiment un plaisir. »
Clous ou crampons ?
Pas besoin de naviguer longtemps sur les forums de cyclistes pour tomber sur cet éternel débat : quand on roule en hiver, vaut-il mieux chausser son vélo de pneus à clous ou à crampons ?
Les pneus à clous sont généralement plus stables sur des surfaces glacées, qui apparaissent notamment après que le mercure a fait du yoyo autour du point de congélation. Or lorsque les rues sont bien déneigées, ce qui survient la plupart des jours d’hiver, les clous risquent de faire ralentir, en plus d’être plutôt bruyants.
Les pneus à crampons sont idéaux pour rouler sur de la neige fraîche. Les minuscules bosses et creux qui recouvrent le pneu agrippent la surface neigeuse et permettent de traverser aisément une tempête. Le hic se présente lorsqu’on croise une plaque de glace : les crampons n’adhèrent pas sur la glace.
En fait, il n’existe pas de bonne réponse au débat. Chaque cycliste a sa préférence. Puisque les pneus à crampons sont ordinairement plus abordables, certains les adoptent au début, quitte à changer de camp après quelques tests. D’autres possèdent plusieurs roues, histoire d’alterner selon
la température. D’autres encore, incluant l’autrice de ce texte, optent pour une solution à mi-chemin : clous à l’avant, crampons à l’arrière.
Une chose sur laquelle la majorité des cyclistes hivernaux s’entendent : les pneus minces. Contrairement à la croyance populaire, les pneus larges n’offrent pas une meilleure tenue sur la neige (à moins d’utiliser un fatbike). Les pneus étroits vont couper à travers la neige et venir s’appuyer directement sur le sol.
Le vélo d’hiver
Se mettre au vélo d’hiver ne requiert nullement de dépenser des fortunes. Il suffit de suivre ces trois étapes faciles.
Étape 1
Changer de pneus
Que vous soyez dans l’équipe clous ou crampons, le consensus est clair : l’équipement indispensable pour rouler en sécurité, ce sont des pneus d’hiver. Le plus simple est de changer ceux de votre monture quotidienne. Un petit graissage des roulements à billes et des autres parties amovibles n’est pas non plus un luxe.
Étape 2
Sortir ses meilleurs gants
En roulant, vous aurez chaud au torse, et froid aux extrémités. Vous préviendrez les engelures en protégeant nez, tête, mains et pieds. Les plus aguerris vous diront que l’idéal est d’avoir un tout petit peu froid en sortant de chez soi, de façon à éviter de surchauffer une fois en route. N’oubliez pas de vous couvrir les yeux ; les lunettes de ski sont les favorites de bien des cyclistes, toutefois l’autrice de cet article a une préférence pour les simples lunettes de sécurité, qui offrent une meilleure vision périphérique.
Étape 3
Y aller doucement
Pour commencer le vélo d’hiver, inutile de se lancer dans la première tempête venue. Il est même plus sécuritaire de tester votre tenue de route sur une rue tranquille. Vous serez ainsi à même de constater que les voies de circulation sont habituellement mieux déneigées que les trottoirs, en partie grâce au passage des voitures, en partie parce que la couleur noire fait fondre la neige. Attention cependant à la traîtresse glace noire.
Rappelez-vous : pour devenir cycliste hivernal, il suffit de pédaler quelques fois en hiver. Si une journée vous semble trop exigeante, vous êtes tout à fait libre de laisser le vélo à la maison.

