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Le blogue de David Desjardins

Éloge funèbre sans censure

23-11-2015

C’était au départ du tour d’hommage de la Classique Jean-Yves Labonté l’été dernier.

Concert d’éloges, comme d’habitude : depuis qu’on savait que le pionnier du milieu cycliste était condamné, les bons mots pleuvaient sur lui. L’averse se poursuivait donc de plus belle.

Puis, Louis Barbeau, le directeur général de la Fédération Québécoise des Sports Cyclistes, a pris le micro. Il a d’abord, comme tout le monde, salué le travail colossal de Labonté dans le milieu cycliste. Puis il a commis l’impensable : exposer la face obscure de la personnalité du bonhomme à l’aide d’une anecdote évoquant comment Jean-Yves avait envoyé dans le fossé la voiture d’un commissaire qui l’empêchait d’avancer dans la caravane. C’était plusieurs années plus tôt, au Tour d’Abitibi. Mais nous avons tous bien reconnu là le Jean-Yves Labonté que nous connaissions.

Mon ami Charles m’a regardé, et m’a dit : enfin ! J’ai opiné. Soulagé.

Enfin, on avait rappelé que Jean-Yves était un bienfaiteur en même temps qu’un bum. Un gentilhomme et un caractériel explosif. Un homme qui était parfois son pire ennemi en raison de son tempérament. Il était de ces gens que l’on adore ou que l’on déteste, parfois alternativement, mais qui ne laissent personne indifférent.

Ce n’est pas nécessairement un défaut. Bien au contraire.

L’épuration du discours que provoque la mort ne rend pas toujours justice aux disparus. Et notre retenue, voulue comme une marque de respect, ne sert pas non plus leur mémoire.

Les êtres sont complexes. Les réduire à leurs qualités, c’est les condamner à la javelisante rectitude pour l’éternité.

C’est tard dans sa vie que j’ai connu Jean-Yves en tant que coureur, ayant débuté ma « carrière » d’amateur sur le tard. À seize ans, par contre (donc en 1991), j’ai travaillé avec lui pendant plusieurs semaines (nous montions des vélos neufs dans un entrepôt, au milieu d’un parc industriel de Québec), et comme employé de la boutique Mont Vélo de Sillery (de 1996 à 2000), je l’ai côtoyé lors du Salon Info-Vélo dont il était le maître d’œuvre.

Chaque fois ou presque, j’ai eu l’occasion de constater que malgré sa taille, le personnage était plus grand que nature. Explosif et généreux, grivois puis onctueux, furieux mais touchant. Sa truculence légendaire, tous les coureurs qui ont officié sous sa gouverne pourront vous en parler. Ils pourront aussi vous dire qu’il était parfois cruel. Lui même le savait trop bien.

Labonté était un homme d’une autre époque, et dont les manières rugueuses n’avaient pas été émoussées par l’âge. Ou si peu.

Mais c’est aussi cette impétuosité qui l’a rendu si important dans l’histoire du cyclisme. Lors de l’hommage qui lui était rendu au Salon qu’il avait fondé, ils étaient plusieurs à réprimer une larme, un sanglot.

Parce que Jean-Yves avait reconnu chez eux du talent. Parce qu’il les avaient poussé jusque dans leurs derniers retranchements, les obligeant à se dépasser. Et pas qu'en leur disant des gentillesses.

Nous, amateurs de tous les âges, lui devons quantité de courses établies, principalement autour de Québec, malgré les difficultés croissantes à gérer les inconvénients d’une compétition cycliste sur des routes publiques.

Il fallait quelqu’un avec le cœur au poing pour parvenir à mater des juniors récalcitrants ; pour convaincre les édiles locaux de le laisser paralyser leur village pendant deux jours ; pour se battre contre tous ceux qui en voulaient à son sport, qui opprimaient ceux qu’il aimait et dont il avait la responsabilité.

Avec ce que cela comprend de débordements, de paroles regrettables, de gestes impulsifs.

Labonté était légendaire de son vivant, immense. Un monument. Il a passé sa vie à construire son mythe. Racontons-le comme il était vraiment. Ne laissons pas la mort le rendre ennuyeux.

 

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