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Le blogue de David Desjardins

La morale de la norme et le sens de l’Histoire

16-08-2016

Je pourrais foncer dans le tas.  Parce que c’est très très tentant.

Cette pétition qui vise à tordre un peu le bras du gouvernement du Québec afin que ce dernier interdise les vélos sur les routes du Québec où la limite dépasse les 50km/h est tellement risible et couverte de l’exécrable vernis de mépris pour l’Autre que j’aurais pu m’amuser à ridiculiser ses auteurs.

Comment ?

En suggérant, par exemple, qu’on interdise aussi la route aux petites voitures. Je pense aux décapotables légères, aux deux places, aux autos électriques, frêles et vulnérables dans ce monde bitumé où domine le plus fort qu’incarnent tour à tour le VUS, le semi-remorque, le pick up et le fardier. Tant qu’à y être, j’aurais proposé d’interdire aux motoneiges de traverser les routes où la limite excède ce même 50 km/h ; chaque hiver j’en vois traverser les rangs sans juger adéquatement de la vitesse des conducteurs sur la route, mettant ainsi leur vie en danger.  Ainsi que l’intégrité de mon radiateur.

Finalement, j’aurais pu ajouter que les tracteurs qui roulent à 25 km/h dans un rang où l’on peut faire 90, c’est pas sérieux : voilà de véritables incitations au face-à-face lors de dépassements. Et si le nombre de morts sur la route devait dicter la nature des véhicules passibles d’interdiction, ça fait longtemps qu’on aurait banni les motos, non ?

Mais si j’avais écrit cela, et m’était contenté de cette boutade, on m’aurait accusé de manquer de sérieux. De ridiculiser la démarche de ces gens qui, disent-ils, ont la sécurité de leur prochain à cœur.

Or, le plus ennuyeux, ici, c’est justement le sérieux des auteurs de cette pétition. Leur conviction que leurs arguments sont valables.

Car leur sérieux est celui du gros bon sens, lequel a été pris en otage par tous ceux qui se croient investi d’une grande mission : celle de préserver le statu quo. Imbibés de certitudes, nourris par la probité que leur confère leur posture morale, ils croient agir pour le bien-être de son prochain alors que ce qu'ils défendent en réalité, c'est la préséance sur les routes des automobilistes. Et donc l'appartenance à la bonne religion sociale : celle de la norme.

Ce qui dérange véritablement les signataires de cette pétition et leurs auteurs, ce ne sont pas vraiment les deniers publics investis dans les pistes cyclables (souvent prévues pour plusieurs usages autres que le vélo, ce qui semble d’ailleurs leur échapper). Ce qui les ennuie, on le comprend, c’est la présence d’un nouveau joueur sur la route, lequel les oblige à plus de vigilance.

Et ce qui les emmerde souverainement, c’est d'être forcé d'aller dans le sens de l’Histoire. Donc, de changer.

Répétons toutefois pour être juste : cela ne veut pas dire que les cyclistes sont ces gens purs que le nerd de service* aurait tôt fait de se représenter à l’image de ce parangon de pureté qu’est le paladin du 60e niveau dont il contrôle la destinée lors de ses parties de Donjons & dragons.

Évidemment qu’il y a des tatas à vélo et que les cyclistes n’ont pas d’ascendant moral sur les autres utilisateurs de la route. La seule différence, c’est qu’ils ne peuvent tuer personne. Sauf eux-mêmes.

Aussi, leur présence et leur vulnérabilité semble soudainement rappeler aux automobilistes la nature possiblement létale de leur véhicule à eux. Le char.

Notez que j’en possède un aussi. Dessus, j’ai apposé un autocollant sur lequel on peut lire :  You own a car, not the road. Ou si vous préférez, dans la langue de Pauline Ferrand-Prévot : vous êtes propriétaires d’une voiture, pas de la route.

Bref, c’est un bien public (qui se paie avec vos impôts et vos taxes, pas avec vos plaques, en passant). Avec ses lois, ses règles. Toutes bafouées. Pas le plus souvent par les cyclistes, d’ailleurs. Je tente de me souvenir de la dernière fois où j’ai emprunté une autoroute où tout le monde respectait la limite de vitesse, ou encore, l’épisode le plus récent au cours duquel un automobiliste se serait immobilisé pendant 3 secondes à un arrêt, et je n’en vois pas (et je ne parle pas du « cédez », ignoré par l’ensemble des utilisateurs de la route).

Bref, tout le monde ou presque enfreint le code. Certains avec jugement, d’autres pas. Peu importe le véhicule. Ce qui change, c’est que les vélos sont de plus en plus nombreux. Et donc plus visibles. Et plus chiants, aussi. Il forcent parfois l'automobiliste à ralentir pour pouvoir dépasser : imaginez l’horreur.

Bien sûr, moi aussi, j’ai une peur bleue d’écraser un étourdi qui roule tout croche. Le genre est légion dans mon quartier. Mais je ne remets pas en cause sa présence sur les routes.

Surtout parce qu’elle va dans le sens de l’Histoire. C’est-à-dire qu’elle participe à une nouvelle manière de concevoir et d’utiliser les voies publiques, et donc de les partager. En cette ère de trafic endémique, d’étalement urbain, les transports alternatifs sont une solution que les automobilistes doivent concevoir non pas comme une nuisance, mais un effort pour réduire la congestion routière qu’ils alimentent par leur simple présence sur la route en voiture. De même, tous ces gens qui font du sport dans les zones rurales, c’est loin d’être une mauvaise nouvelle pour la santé publique dont les coûts explosent. Et tous ces vélos, vendus à prix d’or, c’est un beau marché, des emplois, des taxes sur la vente et les services de réparation. Oubliez les histoires de granolas. Le vélo est le nouveau golf, avec toute la coûteuse ostentation qui vient avec.

Ce qui gêne les auteurs de cette pétition, c’est la nouveauté. La marche de l’Histoire qui semble leur échapper. Avant, ils étaient rois au volant de leur auto. Ils faisaient des tours de machine le dimanche après-midi en fumant des clopes, toutes fenêtres fermées, les enfants à l'arrière dans le show de boucane. Maintenant, ils doivent consentir à partager leur domaine. Et bon, c’est vrai, les nouveaux souverains, soudainement plus nombreux et visibles, ne sont pas plus disciplinés que les plus anciens. Pas moins non plus. C’est juste qu’on les remarque. Qu’on peut les stigmatiser. « Tiens, encore un estie de cycliste », ça se dit tellement mieux que « Tiens, encore un estie d’automobiliste ». Et puis ça remplace la « maudite femmes au volant » dont il n’est désormais plus acceptable de se moquer. Parce qu’on est en 2016.

Ça aussi, c’est la grande marche de l’Histoire.

On en trouvera toujours pour s’y opposer, du haut de ce piédestal moral que leur confère l’histoire ancienne. Ce gros bon sens d’autrefois dans lequel ils ont lentement confit leur vision du monde qui remonte aux belles années de Jehane Benoît.

Mais malgré eux, ce monde-là change. Pour le mieux. Et dans quelques années, les auteurs de cette pétition et ses milliers de signataires ne se souviendront même pas s’être ainsi plaint de la présence des vélos sur leurs routes.

Probablement qu’ils s’en seront même acheté un qu’ils ne voudront pas utiliser que sur les pistes cyclables. Parce qu’ils se rendront compte que c’est drôlement limitatif. Et un peu dangereux quand il s’agit de dépasser une jeune femme en patins à roues alignées, son équilibre précarisé par un chien qui tire au bout d’une laisse.

*Évidemment, même si je n’ai plus joué à Donjons & Dragons depuis ma puberté, sauf une fois au chalet, ce nerd, vous aurez compris que c’est moi.
 

 

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