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Destinations

Haute-Corse

14-11-2012

Parce que du courage, ça en prend un peu, pour pédaler en Corse. L’île, longue de 183 km et large de 83 km, est escarpée à souhait. Et le niveau de difficulté augmente si, comme moi, on se joint à un groupe de cyclistes français qui ont pour objectif d’enfiler un maximum de cols.

Embarquement toulonnais
Pendant que le ventre du traversier avale un nombre effarant de voitures, de motocyclettes et de camions lourds, je jette un coup d’œil vers la foule qui se masse aux abords du mastodonte afin de repérer l’équipe DSO, avec qui je ferai le voyage. J’entends soudain: «Il est là, le Québécois!»

Au cours d’un repas à bord, j’ai l’occasion de faire la connaissance de mes coéquipiers, à majorité masculine, tous férus de la petite reine, et provenant pour la plupart du nord de la France avec, en prime, deux sympathiques Brésiliens venus travailler quelques années dans l’Hexagone. Nous nous retirons ensuite dans nos cabines respectives, achevant une traversée de douze heures sur une mer d’huile.

Au réveil, voilà la Corse ! Debout sur le pont, je vois l’île se profiler au moment où le jour se lève. On nous avait prévenus : nous devons porter notre tenue de cycliste à la descente du bateau, car nous donnerons les premiers coups de pédale dès le débarquement. La sortie d’Ajaccio se fait sans heurts. Le charme n’opère pas encore, la ville étant plutôt quelconque, mais aussitôt qu’on en sort, l’île de Beauté nous éblouit, et elle ne cessera de le faire tout du long de notre séjour.

«Journée costaude», nous prévient notre entraîneur, Olivier: 110 km, 2320 m de dénivelé avec en boni le col de Vergio, qui à lui seul représente près de 1500 m d’ascension. Ouille.

Nous enfilons les routes de bord de mer, sur la corniche, puis celles qui traversent la forêt d’Aïtone, majoritairement peuplée de pins laricio, des arbres géants pouvant atteindre 50m de hauteur. Quelques-uns d’entre eux sont parvenus à l’âge vénérable de… 800 ans. En vieillissant, le pin déploie horizontalement sa frondaison, à la manière d’un parasol, créant sur la route une zone ombragée fort appréciée quand le mercure grimpe. Il peut faire chaud – très chaud – en Corse.

Avant de s’attaquer au col de Vergio, les organisateurs ont la bonne idée de nous laisser casser la croûte. Nous nous installons à l’ombre d’une sculpture de Noël Bonardi, sculpteur contemporain d’origine corse. Le Christ Roi, monolithe de granit rose pesant 25  t et culminant à 6  m, représente Jésus vêtu d’un long manteau, une main tendue en avant, paume vers le ciel. Je me goinfre de tout ce que la Corse a à offrir: de délicieuses charcuteries, d’exquis fromages et des fruits mûris à point.

Olivier nous prépare mentalement à l’ascension de près de 35  km qui nous attend. Nous apprenons, entre autres, que le col mythique culmine à 1478  m, qu’il est le plus haut col routier de Corse. La montée se fera graduellement; sa pente moyenne est de 4,2% avec des pointes à… 17%. Rassasiés, nous nous y attaquons. Humblement. Pour ma part, je dois fournir un effort considérable, ayant très peu de kilomètres au compteur, engourdi par un long hiver. Olivier nous a à l’œil, se déplaçant continuellement pour nous encourager, nous prodiguer des conseils.

Nous nous réjouissons de la présence de porcs coureurs au beau milieu de la chaussée. Ce cochon omnivore se déplace en bandes, et il n’est pas rare qu’une route soit littéralement barrée par la présence d’un de ces joyeux attroupements. Heureusement que nous sommes en pleine ascension : je ne voudrais pas les voir surgir pendant que nous descendons à toute vitesse une route en lacet!

Nous atteignons le sommet, épuisés mais contents. Notre récompense sera la descente de 20 km sur la route sinueuse et étroite qui mène à Calacuccia.

Descente infernale
Parlons-en, des descentes. Alors que je me débrouille plutôt bien dans les ascensions, il en va tout autrement en ce qui concerne les descentes. Je tente de me justifier: «Je n’ai pas l’habitude des routes à ce point tortueuses.» Euphémisme. La déclivité à peine amorcée – on parle ici de 200 m tout au plus –, tous les cyclistes me doublent. L’un d’eux me lance au passage: «Putain, caribou, tu descends comme une chèvre!» Me voilà baptisé. Le sobriquet «caribou» me suivra jusqu’à la fin du séjour.

Olivier m’observe. C’est clair, j’ai tout faux, de ma position anti-aérodynamique à mes mains qui inlassablement appuient sur les freins en passant par ma mine effrayée à chaque virage. Je redoute tellement de me retrouver dans la trajectoire d’un autocar bondé de touristes venant à sens inverse! Mais Olivier est bon pédagogue. Il se redresse sur sa selle, retire les mains de son guidon (nous fonçons tout de même à près de 70 km/h!), pose une main sur ma nuque et m’explique calmement tous les points que j’ai à corriger.

– Tu dois à tout prix cesser de freiner sans arrêt.

– Mais j’ai peur!

Me sont prodigués une série de conseils dont je tâcherai de me souvenir: tenir la tête haute; ne pas rester dans sa bulle; regarder au loin; anticiper; garder les mains basses sur les guidons, un doigt seulement sur chacune des manettes de frein. « Les résultats tardent parfois à venir, c’est une question de confiance », m’explique-t-il. En bas, le reste du peloton m’attend paisiblement. Curieux, l’un d’eux me demande:

– Vous en avez, des montagnes, chez vous, au Québec?

– …

Fin de l’épisode de mon premier col corse. Au fil des jours, je me frotterai à plusieurs autres. Je pense à celui de Sevi, qui culmine à 1100 m et dont le dénivelé atteint parfois 14%, et à celui de Teghime (536 m), que nous nous taperons dans les deux sens. Ce dernier a été le cadre d’une bataille pour la libération de la Corse lors de la Seconde Guerre mondiale. C’est une autre guerre que nous livrons, qui cependant ne fera aucune victime; au sommet, il n’y a que des vainqueurs, et tous sont récompensés par la vue sur Bastia et l’étang de Biguglia. Par temps clair, on y distingue même l’île d’Elbe et la région de l’Agriate. De là, une route très étroite de 4,5 km permet d’accéder au sommet de la Sierra di Pigno (961 m). Ceux qui l’ont gravie l’auront longtemps gravée dans leur mémoire, d’abord pour le défi qu’elle représente, et surtout pour la vue qui s’offre à nous tout au long de son ascension.

Les six jours qui suivent, nous explorons de fond en comble la Haute-Corse. Nous roulons jusqu’au Cap Corse, cette presqu’île couverte de maquis de 40 km de long sur 10 de large. La mer n’est jamais loin. C’est fou comme la beauté et la diversité des paysages parviennent à nous faire oublier – un peu – l’effort que nous devons fournir. Outre les porcs coureurs et les chèvres sauvages que nous croisons, l’île de Beauté regorge d’une faune diversifiée. Aperçu au passage : un gypaète barbu. Ce vautour de 3 m d’envergure se régale de la moelle des os qu’il ramasse des carcasses d’animaux ; il les casse en les laissant tomber sur les rochers alors qu’il vole à haute altitude. Heureusement que nous arborons tous le casque…

Nous sommes ici pour enfiler des cols et accumuler de nombreux kilomètres; or nos accompagnateurs connaissent bien le coin et ont planifié des arrêts dans de nombreux points d’intérêt, tel Centuri, minuscule port de pêche blotti en contrebas du col de la Serra et où on pratique la pêche à la langouste.

La Balagne des gens heureux
Grenier de la Corse, la Balagne, territoire de près de 1000 km2, dispose d’un riche patrimoine oléicole. On y cultive l’olive depuis des siècles, mais on y fabrique aussi des fromages d’appellation, le plus célèbre étant le fromage national, le brocciu (on prononce «bròtchou»), fromage à pâte fraîche ou affiné produit à base de lait de chèvre ou de brebis, ou des deux. «Qui n’en a pas goûté ne connaît pas l’Île», écrivait l’auteur Émile Bergerat à la fin du XIXe siècle. On se régale également du calenzana, au lait de brebis, affiné pendant six mois dans des caisses de bois. On soigne aussi la vigne, d’où on tire des vins à partir des cépages corses que sont le niellucciu, le vermentino et le sciaccarellu. Quant à l’amandier, il a, au fil des ans, cédé sa place aux vignes et à la production de divers agrumes. À la fin du XIXe siècle, sa culture s’étendait sur plus de 3000 ha, aujourd’hui, elle n’en couvre qu’une centaine.

Nous traversons plusieurs villages. Les habitants en ce début de saison touristique sont souriants et accueillants. À Santu Petru di Tenda, tandis que certains prennent une pause Pietra, la célèbre bière corse à base de malt et de farine de châtaigne, je me dirige vers un minuscule kiosque où une dame âgée fait commerce de l’huile d’olive qu’elle et sa famille produisent depuis plusieurs générations. «C’est la meilleure de l’île», m’assure­-­t-elle. «Nous ne nous contentons pas de mettre des filets sous les oliviers et d’attendre que le fruit tombe, nous le cueillons à la main quand nous jugeons qu’il est à point.» Je fais l’acquisition d’un litre, que Didier entrepose soigneusement dans la camionnette. Nous repartons le sourire aux lèvres, saluant au passage les affables habitants de Balagne.

Un désert qui n’en est pas un
À l’est de la Balagne, l’Agriate, contrée de crêtes, de vallons tournés vers la mer, et un des temps forts de ce voyage – improprement nommée «désert des Agriates» alors que l’étymologie même du nom évoque des terres agraires. Ici, la végétation est composée de diverses essences du maquis (arbousiers, bruyères, chênes verts). C’est le pays rêvé des cyclistes avec ses routes étroites et sinueuses souvent dépourvues de circulation automobile, et une région qui a su résister aux assauts des touristes.

Viendront ensuite les calanques de Piana (on dit ici calanche di Piana), classées d’intérêt universel exceptionnel par l’UNESCO. La route en corniche sur laquelle nous roulons passe à travers des rochers orangés. Ces formations de granite comportent de nombreuses cavités dues aux embruns, pluie fine provenant des vagues de la Méditerranée qui se brisent, combinés aux forts écarts de température. Les points de vue sont nombreux et attirent des hordes de touristes entassés dans des autocars. Nous allons prudemment, tentant de garder les yeux sur le ruban de bitume qui serpente devant nous alors que l’extrême beauté des lieux nous incite à jeter des coups d’œil furtifs vers la mer en contrebas. Je lance spontanément à Olivier: «Tout est beau!», qui opine: «Tu as raison.» Rares sont les endroits où la beauté n’est pas rompue par une quelconque intervention humaine, qu’elle soit architecturale ou autre. Trop souvent, on défigure un paysage en le flanquant d’un immeuble recouvert d’aluminium, d’une concession de fast food ou autre. Au Québec, nous nous y connaissons à ce chapitre. Ici, rien de tout cela. Tout est beau! Les habitations, sobres, s’intègrent parfaitement à l’environnement. Nous ne croisons ni parc industriel ni dépotoir. Quelques-uns parmi nous sont offusqués par la présence, au loin, d’un parc éolien. Pas moi.

Montréal, juin 2011. Un été qui s’obstine à ne pas se pointer, un mercure frileux. Je déchire une bouchée de pain que je trempe dans un ramequin empli d’une huile d’olive corse. Je le laisse s’imbiber du délicieux nectar et le porte à ma bouche en fermant les yeux. Des images surgissent. Des visages. Des voix. Des parfums. Une chaleur m’envahit. Et cette pensée que je n’arrive pas à chasser de mon esprit: on propose aussi la Corse-du-Sud à vélo.

L’auteur s’est joint à un groupe de DSO.

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