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Destinations

Vancouver-Seattle

02-02-2012

Vancouver, octobre 2010. Du dixième étage de la tour de verre où je loge, je regarde Vancouver au lever du jour. Parapluie à la main, les piétons déambulent doucement, les rares cyclistes que j’aperçois sont bien vêtus, car on annonce encore une journée fraîche et pluvieuse. Vancouver a reçu hier près de 50 mm de pluie, et on en annonce tout autant pour aujourd’hui. J’ai déjà retardé mon départ d’une journée, je ne peux plus attendre; de toute façon, les prévisions à long terme ne sont guère plus réjouissantes.

Je charge ma monture (un Norco 2011, modèle CCX 2) équipée de sacoches Axiom et d’un cyclomètre Knog que j’ai emprunté directement au fabricant britanno-colombien. J’enfile imper, gants aux doigts longs, mince tuque sous mon casque et entame ma longue journée sur une chaussée trempée. Je compte rouler environ 110 km aujourd’hui. Le trajet détaillé qui me mène à Seattle m’a été proposé par un utilisateur du site Internet mapmyride.com. J’ai imprimé les 26 pages que j’ai insérées dans un Ziploc, lui-même rangé dans mon étui à cartes sur le guidon de mon vélo.

Quitter la région métropolitaine se fait sans heurts. Le parcours emprunte une suite de rues paisibles souvent bordées d’une bande cyclable. C’est à l’approche du poste frontalier que les choses commencent à se corser. À deux reprises, suivant scrupuleusement les indications, je suis allé dans la mauvaise direction et j’ai dû rebrousser chemin (+53 km). (Voir à ce sujet l’encadré «mapmyride.com»).

Stupeur et tremblements
Après ce petit raté, je redouble d’ardeur et file rapidement vers la frontière Canada-USA. Le poste frontalier ressemble un peu à celui de Lacolle. Je n’ai pas l’habitude de traverser à vélo un poste si achalandé. En fait, la seule fois où j’ai eu l’occasion de passer la frontière à vélo, c’est en me rendant à Jay Peak par une toute petite route. À peine le pied posé par terre, un agent, souriant, était venu faire le contrôle et nous souhaiter bonne route. Je m’attendais un peu à ce genre d’accueil… À mon grand étonnement, une seule voie est ouverte et un seul véhicule me devance, je me dirige donc vers celui-ci. En me voyant, l’agent sort précipitamment de sa cabine en gesticulant et me somme de me diriger vers le bâtiment principal. J’obtempère. Ne repérant aucun support à vélos, j’abandonne sur la vitrine ma monture et sa précieuse cargaison, et je me munis de mon passeport et de mon portefeuille.

À peine la porte franchie, j’ai le sentiment que l’opération ne sera pas simple. Devant moi s’étire une file d’attente qui ressemble étrangement à celle du contrôle de sécurité de l’aéroport PET. Mon regard est attiré par divers panneaux: no public bathroom, turn off your cellular, etc. Au tout début de la file, un autre panneau indique que nous devrons patiemment attendre notre tour si nous importons un véhicule ou des produits issus de l’agriculture. Soulagement. J’arrête au passage une employée qui semble un peu plus affable que ses collègues. Arborant mon plus beau sourire et m’exprimant du mieux que je peux dans la langue de Shakespeare, je lui fais part du fait que je voyage à vélo et que je n’importe ni véhicule, ni mouton, ni arbuste de quelque nature que ce soit.

«Stay on the line, sir!»
C’est sans appel. Misère. Non seulement cette file zigzagante est-elle interminable, mais on passe au compte-gouttes! Au bout de 1h45, je me dirige, en martelant le plancher de mes cales, vers le
guichet libre où un agent aussi souriant que George W. Bush au lendemain de la victoire des démocrates «m’accueille».
«Why are you travelling on a bike?
– …
– Where are you going?
– Seattle.
– Today… you’re not gonna make it.
– No sir, I’ll stop halfway for the night.
– Where?
– Bellingham.
– I don’t think you’re gonna make it, it’s almost four o’clock.
– [À moi-même] Je suis arrivé ici peu après 14h, gros bouffi, je sais que le soleil se couche avant 18h, je sais qu’il me reste plus de 60km à parcourir, avec beaucoup de montées, mais ça fait pratiquement 2h que je poireaute ici, pis y a même pas de toilettes! [À l’agent] Yes sir, I know, but I’m used to this.»
Peu convaincu, il lève son immense carcasse et se casse avec mon passeport. Il revient quelques minutes plus tard, toujours aussi souriant.
«You’re all set, sir, ride safely.»
Fin de l’épisode du poste frontalier, du moins c’est ce que je crois. J’enfourche ma monture (intacte!) et je me précipite vers la highway 9, lorsque j’entends rugir derrière moi.
«Where do you think you’re going?»
Je me retourne, le sang glacé. Un autre sympathique agent m’explique que je dois lui rendre le papier orange que son aimable collègue m’a remis lors du contrôle. Mais il est où, ce papier? Je le retrouve finalement, coincé entre deux pages de mon passeport. Je me remets en selle et je file.

Les prochains kilomètres se font sur l’autoroute 9. Je me dirige vers Bellingham sur cette route qui compte deux voies dans chaque direction en plus d’offrir un large accotement. Les automobilistes, lorsqu’ils m’aperçoivent, se rangent sur la voie de gauche même si je roule sur l’accotement, du jamais-vu! Malgré une circulation plutôt dense, je me sens vachement en sécurité. Quelques-uns baissent même la glace de leur portière pour m’encourager: «Good boy! Don’t give up! Keep going!» J’ai l’impression d’être en échappée lors d’une importante étape du Tour de France. Allez, on se calme!

Alors que je mouline, je fais quelques calculs mentaux. Si je veux arriver à bon port avant le coucher du soleil, je dois rouler à une moyenne de 30 km/h, et ce, chargé comme un mulet. Impossible. Mais il n’y a pas d’autres solutions, j’ai bien consulté mes cartes avant de partir et il n’y a aucune possibilité d’hébergement avant Bellingham. Ride, Patrice, ride!

C’est dans l’obscurité totale que j’arrive finalement dans la charmante bourgade. Pas moyen de lire mes cartes tant il fait noir. Je tourne en rond, ça fait plus de 11 heures que je roule, j’ai les mains engourdies, je suis trempé et transi (il n’a jamais cessé de pleuvoir), j’ai faim, je suis fatigué. Je suis littéralement au bord de la crise de nerfs.

Au loin, une petite lumière rouge clignote. Lueur d’espoir. Un cycliste s’approche de moi à bonne vitesse, je lui fais de grands signes, il s’arrête. Arborant un tout nouveau vélo électrique, Sam, vétéran de la guerre du Vietnam, m’accompagne jusqu’à mon hôtel. Jamais été aussi heureux de franchir les portes d’un Days Inn. Je saute dans la douche et commande une pizza dont je ne mangerai qu’une pointe; je tombe endormi. Je devais franchir 108 km, j’en aurai parcouru 161.

Je me réveille en sursaut à 8 h. Le temps presse, j’ai plus de 160km à franchir aujourd’hui, sans compter quelques dizaines de plus si je m’égare de nouveau. J’ingurgite tout ce que le buffet du petit-déjeuner continental offre et je saute sur mon vélo. C’est fou comme une bonne nuit de sommeil peut requinquer son cycliste! Je me sens top shape, je ne suis pas le moins du monde courbaturé et, qui plus est, je suis d’excellente humeur.

Je franchis les premiers kilomètres facilement. Quittant la route11, je vire à gauche et m’élance sur la route Cook. Quelques kilomètres plus loin, un doute surgit dans mon esprit: et si c’était à droite que je devais tourner? Je m’arrête subitement et consulte mes cartes. Encore une fois, les directives indiquaient un virage dans la mauvaise direction; sur la carte, on voit clairement que le virage devait s’effectuer à droite (+10 km).

Il fait un temps splendide aujourd’hui; des nuages, certes, mais presque pas de pluie et, en boni, de rares éclaircies. Mais ce vent! Infatigable, soufflant du sud à près de 20 km/h. Avec plus de 30 kilos de bagages, roulant sur un faux plat ascendant, ma moyenne est plutôt… modeste. La voix du contrôleur douanier vient me hanter: «You’re not gonna make it, sir!»

Mon Purgatoire avant Seattle
Je commence sérieusement à avoir des doutes. Je n’arriverai pas à Seattle aujourd’hui. De plus, hier, je ne ressentais ni la faim ni la soif, mais aujourd’hui, au contraire, je suis affamé et assoiffé et m’arrête pratiquement à chaque épicerie. Je mouline et consulte mes cartes le plus souvent possible, car je ne peux me payer le luxe de quelques kilomètres en extra.

15h30. Le soleil décline déjà et je suis à plus de 50km de Seattle. Je n’ai aucune envie d’y pénétrer pour la première fois à la nuit tombée. Je dois trouver un plan B. Je consulte mes cartes et repère une localité à environ 30 km d’où je me trouve: Snohomish. Je suis convaincu qu’on dit je monte – et non je descends – à Snohomish. Ça grimpe pendant plus de 30 km, pas à des degrés vertigineux, mais ça ne lâche pas, et l’acide lactique commence à faire son œuvre. Je franchis les limites de Snohomish quelques secondes avant le coucher du soleil et déniche un motel.

Le lendemain, l’entrée à Seattle se fera tout en douceur, la ville étant pourvue de nombreuses voies cyclables.

***

Par la fenêtre, je regarde défiler le paysage le long de la côte du Pacifique. Vous l’aurez deviné, je voyage en train vers Vancouver. Ayant attendu en vain plus de quatre jours à Seattle dans l’espoir que la météo s’améliore, j’ai dû me raviser et utiliser les services d’Amtrack pour revenir à Vancouver. Bonne façon de voir comment on accueille les cyclistes et leur monture à bord des trains du pays de l’Oncle Sam. Rien à redire. On offre deux options aux voyageurs désirant transporter leur vélo: le mettre en boîte ou simplement le déposer dans le wagon des bagages, où se trouvent des supports sécuritaires et n’abîmant pas les cadres. Le vélo est suspendu par la roue avant et attend sagement la destination finale. Peu importe l’option choisie, il ne vous en coûte que 5$.

Vancouver Cycliste
Ce qui étonne, hormis leur nombre, c’est que les cyclistes vancouvérois arborent tous le casque, c’est la loi. De plus, contrairement à Montréal, où j’habite, les cyclistes sont nombreux même les jours de pluie. Faut dire qu’il pleut souvent ici.
Le virage à droite est permis dans la région métropolitaine, mais on a prévu le coup lors de l’instauration des voies cyclables, nombreuses. Ces dernières se trouvent à gauche de la voie destinée aux automobilistes désirant virer à droite. Les manœuvres se font de façon tout à fait sécuritaire. Ce qui surprend également dans la métropole de la Colombie-Britannique, c’est la quasi-absence d’animosité entre cyclistes et automobilistes. Tout le monde y met du sien, respecte les lois, et le résultat est surprenant pour un cycliste du Québec.
Pour ce qui est du port obligatoire du casque, un point de discorde au Québec, une loi municipale a fixé l’amende à 29$, alors qu’au civil elle se chiffre à 100$, mais rares sont les cyclistes ayant dû acquitter cette somme. La sonnette aussi est obligatoire.
Agréable surprise lorsqu’on emprunte le transport en commun : tous les autobus sont munis d’un support à vélos fixé à l’avant du véhicule, et le cycliste doit lui-même monter et descendre sa monture. Dans le métro, les vélos sont les bienvenus en tout temps (contrairement au règlement de la STM), et ce, dans tous les wagons où sont installés des supports où glisser la roue. Ainsi, l’usager n’est pas obligé de tenir sa bécane durant tout le trajet. Inspirant. Autre point intéressant: on a ajouté un pictogramme de vélo sur les plaques de rue lorsque celle-ci est dotée d’une bande cyclable.
Les cyclistes vancouvérois militent pour de meilleures infrastructures en utilisant les réseaux sociaux ainsi que YouTube. Ainsi, avant que le pont Burrard soit doté d’une voie cyclable, un cycliste ayant installé une caméra sur son casque y a tourné une vidéo. On y voit comment il était périlleux de s’y aventurer. Les autorités municipales ont rapidement réagi (www.youtube.com/watch?v=1_YES5NI7Vs).

Seattle cycliste
Ville du grunge et des Starbucks, Seattle est charmante et pleine de vie. Bien que située à 150 km de la côte du Pacifique, elle est entourée d’eau (lac Washington et Puget Sound). Les déplacements se font souvent en bateau-taxi d’un quartier à un autre, de West Seattle entre autres, vers une des nombreuses îles environnantes. Les vélos y sont acceptés en tout temps. À l’instar de Vancouver, il pleut beaucoup à Seattle, mais ça ne semble pas effrayer les Seattlites: les cyclistes sont nombreux à utiliser la petite reine comme moyen de transport et les infrastructures se multiplient. Les supports pour verrouiller sa bicyclette sont légion un peu partout en ville, en plus d’être fort jolis. Bien que plusieurs municipalités de l’État de Washington aient voté une loi imposant le port du casque, Seattle y a échappé. Mais 99,9% des cyclistes croisés l’arborent. Certains d’entre eux m’ont même fait remarquer – gentiment – que je devrais le porter.
Curieux de connaître les lois de l’État concernant la pratique du vélo, j’ai poussé un peu plus loin mes recherches et suis tombé sur le paragraphe suivant : Shoulder vs. Bike Lane – Cyclists may choose to ride on the path, bike lane, shoulder or travel lane as suits their safety needs. En clair, ça veut dire que même si une piste cyclable longe une voie de communication quelconque, le cycliste a le droit de rouler sur l’une ou l’autre à son choix. Au cycliste de décider ce qui lui assure la plus grande sécurité. Au Québec, jusqu’à tout récemment, si un cycliste roulait sur la voie publique alors que celle-ci était pourvue d’une voie ou piste cyclable (ex. : rue Rachel à Montréal), il s’exposait à une amende. Vélo Québec exerçait depuis plusieurs années des pressions pour modifier cet article de la loi, ce qui vient tout juste d’être fait.

mapmyride.com
Site Internet interactif où les cyclistes peuvent partager leurs itinéraires favoris, mapmyride.com grandit en popularité, et les circuits proposés y sont nombreux. C’est ici que j’ai trouvé les détails de mon parcours. Un usager du site l’avait conçu en privilégiant les routes secondaires, moins achalandées. Il faut savoir que lorsqu’on établit son parcours, on le fait à l’aide d’une carte où on trace une série de points, vachement pratique. Là où le bât blesse, c’est lorsqu’on demande au logiciel de générer cette carte en indications. La technologie est loin d’être sans faille. Ne voulant pas avoir à consulter les 26 pages de cartes que j’avais imprimées, je m’en tenais aux directives qui, elles, tenaient sur une seule feuille. Eh bien, à maintes reprises, là où c’était indiqué de tourner à droite, on devait faire le contraire. En consultant la carte, on voyait bien qu’il fallait tourner à gauche et non à droite. Je vous recommande donc de prendre le temps de comparer les indications avec vos cartes avant votre départ. J’ai fait part de cette légère lacune aux administrateurs du site. Ils m’ont rapidement répondu et semblaient très préoccupés par le problème. Après quelques échanges de courriels, ils m’ont assuré qu’ils allaient y remédier en précisant que cela pouvait prendre du temps. J’attends toujours.

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