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Le blogue de David Desjardins

Je roule pour… avoir une vie sociale

20-07-2018

Ma fille trouve que j’ai peu d’amis. À son âge, 13 ans, je pensais la même chose de mes parents. Et j’en compte pourtant bien plus qu’eux en dénombraient à l’époque.

Enfin, en théorie.

Parce qu’en réalité, j’ai deux sortes d’amis. Ceux, les plus nombreux, que ne je vois jamais ou presque, et ceux conscrits dans un cercle nettement plus restreint mais que je fréquente souvent. Parmi les seconds, la majorité se compose de cyclistes.

Cela s’explique par quelques motifs bien simples. D’abord, le cyclisme est une passion qui, chez moi, consume une part remarquable de mon attention et mon temps. Si bien que c’est un de mes sujets de conversation favori. Je devise, je palabre, je suis intarissable, qu’il soit question de boyaux, de grands tours, de pavés, de cols ou d’abrutis du peloton amateur qu’il fait toujours bon dénigrer plus ou moins gentiment.

Mes vieux amis sont les autres auxquels je parle souvent. Parmi ceux-là, on compte bien quelques rouleurs: sauf exceptions, des dilettantes de la pédale qui endurent mes divagations cyclistes avec amusement. Mais nous avons d’autres points qui nous rattachent, dont un spectaculaire historique de mauvais coups que nous continuons de bonifier malgré l’âge, et cette affection qui nait des amitiés nées de la jeune vie d'adulte. Nous pouvons nous raconter nos vies presque en entier. Nous parlons de nos enfants, de connaissances perdues dans la brume.

Mes amis cyclistes, eux, parlent avec moi de ce sujet qui me passionne: le vélo. Et ils roulent. Beaucoup, souvent. Si bien que c’est eux que je vois le plus régulièrement, car mon temps libre, j’en passe le plus clair sur deux roues.

Je ne déteste pas rouler seul, loin s’en faut, c’est même un des plaisirs de la vie et une raison pour moi de faire du vélo : avoir la paix (c’est le sujet d’un prochain texte, vous aurez deviné). Mais s’amuser comme des enfants, faire de mes sorties une taverne roulante où nous parlons de tout et de rien, puis s’attaquer pour le plaisir, vivre ensemble des moments de souffrance physique dont on tire une certaine fierté: voilà le genre d’expérience partagée qui me lie aux autres.

Il y en a pour qui c’est la pêche, la chasse. C’est très bien. Chacun son club social. Le mien roule, parfois même à l’intérieur, au centre d’entraînement, l’hiver. On y retrouve des gens qui partagent la même démesure, un bagage de connaissances de coureurs, de résultats sportifs, de matériel et d’une science de l’effort dont le vocabulaire se décline en opaques formules. CP20, W/Kg, PAM, FTP et autres VO2MAX.

Nous avons les mêmes déviances, des obsessions autour du poids des choses ou du nôtre. Le café. La bière. La bouffe. Les vêtements de vélo hors de prix. L’accent de Sean Kelly qui analyse les courses sur Eurosport.

Nous traînons les mêmes vieilles blagues depuis des années. Sur le vélo, nous redevenons puérils, un peu cons. Le ridicule de se balader au milieu du monde en vêtements criards tendus sur nos peaux nous donne le droit à la niaiserie.

Et puis le vélo rend même l’inconnu familier, comme les bières qui suintent sur un zinc devant le visage de deux étrangers réunis par la soif. En quelques minutes, on devient ami dans les roues, la gêne disparait, on se raconte, on coupe le vent à l’autre, on l’attend en haut des côtes.

Déjà, nous construisons une première histoire à nous raconter si nous nous revoyons un jour : cette sortie, ce jour-là. La vitesse à laquelle nous allions, le temps qu’il faisait. La douleur dans les jambes inscrit les moments dans la mémoire, comme le fer sur la peau des bêtes.

Avec mes vieux amis de vélo, nous en avons mille comme ça, des récits de vent, de pluie, de grimpes. Et chaque semaine, il s’en fabrique un autre. Ce que ma fille ne comprend pas encore, c’est qu’avec l’âge, on a moins d’amis, mais tellement plus de vécu partagé avec ceux qui restent, d’histoires à se remémorer jusqu’à radoter, que la qualité l’emporte sur le nombre.

Le peloton des favoris s'étiole vers le sommet, mais il ne reste alors que les meilleurs.

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