The Masterpiece, un sentier aux infrastructures hors du commun. © Drager Creative
Qui aurait cru qu’un jour Walmart, archétype de la chaîne de magasins à grande surface qui gave les masses de ses futiles objets de consommation, aurait un effet bénéfique sur la pratique du vélo de montagne ?
Aussi curieux que cela puisse paraître, eh oui, l’essor du vélo de montagne dans le nord-ouest de l’Arkansas est directement lié à celui de la chaîne de magasins Walmart. C’est à Bentonville que Sam Walton et sa femme, Helen, ont ouvert en 1950 un premier magasin, appelé Walton’s 5&10 (qui se dit « Walton’s Five and Dime »). Douze ans plus tard, la bannière Walmart naissait et les magasins se multipliaient dans les États avoisinants, lançant la mode des magasins de rabais à grande surface qui agrémentent maintenant les paysages aux abords des villes de 24 pays.
Tom Walton et Steuart Walton, les petits-fils du fondateur, sont des passionnés de vélo, et ils ont trouvé une façon intéressante de dépenser une petite partie de la fortune familiale, évaluée à 238 milliards de dollars. À même la Walton Family Foundation, des dizaines de millions de dollars – impossible d’obtenir les chiffres précis – ont été investis dans la construction de sentiers au cœur et aux alentours de Bentonville. La vision des deux frères : révolutionner le développement urbain comme la famille Walton a su révolutionner le commerce de détail, et créer à l’intention des petites villes rurales qui disposent de grands espaces un modèle de développement basé sur le vélo comme mode de déplacement, comme loisir et comme source de retombées touristiques.

Le sentier Devil’s Racetrack, à Devil’s Den State Park, passe sous une impressionnante dalle de roche.
Une ville cyclable
Une balade dans les rues de la ville démontre que les deux frères ont réussi leur pari. Sur les pistes cyclables qui bordent les rues principales, les vélos cargos transportant des enfants côtoient des ados pédalant en direction de l’école ou des montagniers en transit vers les sentiers, qui ne sont jamais très loin. Plusieurs sentiers vont d’ailleurs jusqu’au centre-ville, cachés dans les boisés le long des rues et de la rivière, empruntant des tunnels de façon à éviter les intersections. Il est donc facile d’accéder au réseau à partir des hôtels ou des nombreuses maisons offertes à bon prix sur Airbnb.
Le Vieux-Bentonville, dont la place centrale rappelle celle de Gilmore Girls ou de Back to the Future, est un lieu sympathique où s’arrêter. Des restos et des boutiques occupent les édifices de brique brune. On y trouve le tout premier magasin Walton’s, converti en musée, et également une boutique Rapha. Précisons que l’entreprise Rapha a été achetée par RZC Investments, la compagnie des frères Walton, tout comme les vélos Allied et la marque Wahoo. Deux coins de rue au sud, un détour s’impose pour voir le Ledger, premier « édifice cyclable », dont la rampe extérieure donne accès à vélo aux six étages de bureaux partagés ; la terrasse sur le toit est un agréable endroit où prendre un café au coucher du soleil, avec vue sur la ville.
- Il importe de toujours garder l’oeil ouvert et de ne pas confondre cailloux et tortues dans le sentier Ozone, secteur Slaughter Pen.
- Intersection dans le site d’attraction The Great Passion Play : il faut choisir entre le pardon, la révélation et l’ascension.
Des réseaux de proximité
Au départ du centre-ville, on accède directement au secteur appelé Slaughter Pen, qui compte une quarantaine de kilomètres de sentiers faciles, dont le fameux The Masterpiece, un sentier aussi court que spectaculaire alliant terre battue et surface en maçonnerie, rampes de métal et autres artefacts steampunk.
Coler Mountain Bike Preserve, à 2 km à l’ouest du centre-ville, propose des sentiers moins léchés, un peu plus rocailleux et racineux, qui rappellent les moins pires sections de Mont-Sainte-Anne. Ces sentiers de cross-country sont orientés nord-sud, avec deux petits pôles enduro aux extrémités. Un sentier de montée, en bonne partie bitumé (pas très bucolique, mais aucun entretien n’est requis) mène à une rampe de lancement d’où partent plusieurs sentiers de difficulté progressive, de quelques centaines de mètres chacun. Au milieu du réseau, The Homestead, un petit café à l’architecture contemporaine, réunit marcheurs et cyclistes dans une ambiance décontractée.
Hand Cut Hollow, au nord-est de l’agglomération, offre lui aussi un chouette mélange de sentiers faciles, intermédiaires et difficiles.
En suivant la piste cyclable vers le nord, on parvient au réseau de Bella Vista, dont la topographie est particulière. Les maisons sont construites sur un plateau cerné de ravins creusés par d’anciennes rivières. Les sentiers sont en dents de scie : on monte pour aller traverser une rue et zou ! on redescend le chemin en lacets pour parcourir le fond des coulées. Ça se répète sur de très longs segments. Tunnel Vision et Back 40 Loop font chacun une quarantaine de kilomètres, qu’on peut abréger au besoin. Bella Vista est le bon endroit où rouler en cas d’averses ou après de fortes pluies, car la montagne est faite de gravier et les sentiers ne deviennent jamais boueux.
Tous reliés entre eux, ces sentiers passent au travers de forêts de chênes. On y rencontre des cerfs de Virginie à chaque sortie. La faune cycliste, quant à elle, est fort diversifiée. Touristes et gens du coin, débutants et experts s’y côtoient. On y croise même des familles amish, dont les filles en robe longue suivent leurs frères en salopette, menés par papa et maman coiffés respectivement d’un chapeau de paille et d’un bonnet.

Le sentier Karst, à Hobbs State Park, longe la rivière White sur 6 km.
Des destinations périphériques
Il est possible, pendant au moins une semaine, d’explorer chaque jour de nouveaux sentiers en partant de son lieu d’hébergement. Si on dispose d’une voiture, de nouveaux horizons s’ouvrent, diverses destinations étant disséminées dans les monts Ozark, à moins d’une heure de route.
Centennial Park, à Fayetteville, est le site des compétitions US Pro Cup. C’est un beau réseau, mais à éviter en cas de pluie, car le fin gravier s’agglutine aux pneus jusqu’à les empêcher de tourner ! Juste à côté, on peut passer une journée dans les sentiers de Kessler Mountain en compagnie de tortues, de marmottes et de cerfs.
Hobbs State Park possède un vaste réseau de sentiers fluides sans grande difficulté et taillés à même la pente. Karst, une piste qui jouxte White River, une rivière transformée en réservoir, est un incontournable. La surface alterne entre un sol sablonneux et de longues dalles rocheuses. Certains disent que ces sentiers sont trop faciles, mais n’empêche qu’il est grisant de filer à toute vitesse dans un sentier étroit qui zigzague entre les arbres !
Les amateurs de sentiers très difficiles devront aller un peu plus loin, à Eureka Springs, pour s’attaquer aux sentiers de Lake Leatherwood. Ils seront servis par des montées abruptes, des passages sur crêtes rocheuses et des sauts, magnifiques vues sur le lac en prime. Toujours à Eureka Springs, un autre réseau a été aménagé sur le site d’une attraction touristique appelée The Great Passion Play. Le lieu est insolite, abritant des bâtiments évoquant la Terre sainte et un amphithéâtre de 4000 sièges où est jouée chaque soir une pièce de théâtre à grand déploiement relatant la vie de Jésus. Une réplique un peu maladroite du Christ Rédempteur de Rio complète le paysage. Bien sûr, les sentiers portent des noms bibliques. Les vœux des cyclistes seront exaucés, qu’ils soient croyants ou non.

Le sentier Area 51, à Bella Vista, traverse ce véhicule abandonné, transformé en centre d’information.
Pour terminer, il ne faut pas manquer Devil’s Den State Park et le sentier Devil’s Racetrack. Ceux qui connaissent les défis que représente l’aménagement de sentiers apprécieront la maestria des concepteurs, qui ont su longer des falaises, faire passer le sentier sous une énorme dalle de roche et même derrière une chute ! Allez-y de préférence au printemps, car la chute s’assèche durant l’été.
Le printemps est d’ailleurs le meilleur moment pour faire un saut à Bentonville. Sinon, il est préférable de patienter jusqu’à l’automne, car la chaleur y est insupportable en été. Attendez-vous également à quelques jours de pluie, et alors vous irez rouler à Bella Vista ou, mieux, vous prendrez une pause et vous rendrez au musée Crystal Bridges, qui vaut vraiment la peine d’être vu. La fortune des Walton a permis de bâtir ce superbe édifice signé Moshe Sadfie (l’architecte d’Habitat 67, à Montréal) et de le doter d’une impressionnante collection d’art américain. De prestigieuses expositions y sont présentées et on y a même déménagé une maison entière dessinée par Frank Lloyd Wright, qu’il est possible de visiter. Décidément, l’argent de Walmart sert bien la communauté locale et fait de Bentonville un bel endroit où vivre, doublé d’une destination cycliste incontournable.