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Le blogue de David Desjardins

Tour de France: deux solitudes

20-07-2026

Tour de France 2026 – Étape 5 – Lannemezan / Pau (158,3 km) – Baptiste VEISTROFFER (LOTTO INTERMARCHE) CRÉDIT: A.S.O./Charly López

Tadej Pogačar nous rejoue ses meilleurs succès sur ce Tour de France. Son équipe procède à un écrémage radical. Parfois avec un peu d’aide. D’autres fois pas. Puis, lorsque cela lui chante, l’insatiable ogre slovène fait détonner une mine dans son sillage, ne laissant qu’une poignée de poursuivants, tous exsangues, pour se disputer les miettes.

(À la différence, peut-être, qu’il semble parfois ménager son effort pour épargner son dauphin, Isaac del Toro, afin de lui assurer une place sur le podium à Paris ou/et le maillot blanc du meilleur jeune.)

Que le parcours du jour se termine au sommet ou qu’il faille ensuite partir pour une expédition de quelques kilomètres en tête à tête avec les données de son capteur de puissance, la route s’ouvre devant lui. Pour lui.

C’est vrai qu’il est beau, l’effort du héros. Il est aussi inatteignable. Ce n’est pas une chose que l’on vise, que l’on imagine comme un objectif. C’est un miracle auquel on assiste.

Et nous nous extasions, mortels que nous sommes, captivés par les légendes du sport (et autres expédients) pour ne pas mourir d’ennui.

Je me demande parfois ce qui se passe dans la tête du héros quand il part ainsi. Mais je m’interroge plus encore sur la nature du monologue intérieur des perdants annoncés qui s’adonnent à l’évasion sacrificielle que constitue l’échappée solitaire vouée à l’échec.

Pas de celles qui peuvent réussir, non. Les aventures d’un Baudin, d’un Carapaz ou d’un Simmons ne sont pas entièrement désespérées. Elles ne sont pas l’affaire d’anonymes lancés seuls dans l’hostilité du vent d’une étape de sprint. (Quoique, bien heureux celui qui peut encore prédire si le classement général prendra le dessus ou pas sur les chasseurs d’étape un jour pourtant voué à l’échappée, si on se fie au profil du parcours… )

Ceux qui m’intéressent, ce sont les nobodys. Les sacrifiés du jour sur l’autel du spectacle télévisé. Ceux qui n’ont aucune chance ou presque d’arriver les premiers à la ligne et qui pourtant se lancent.

Pour faire voir le maillot à la télé, direz-vous? Pour se montrer auprès d’autres équipes tandis qu’un contrat vient à échéance?

Oublions un moment ces cyniques (et pourtant bien plausibles) desseins.

C’est le cirque de l’inutile et la beauté de l’effort en vain qui m’intéresse ici. C’est les histoires qu’un Baptiste Veistroffer, par exemple, trouve à se raconter avant d’aller avaler les kilomètres, souvent seul, dans la chaleur torride d’une première semaine de Tour.

Au-delà du spectacle, des commanditaires heureux de voir la marque parader pendant des heures, à quoi Baptiste songe-t-il?

Au spectacle qu’il offre au public, en se disant: allez, donne-leur un bon show? Ou aligne-t-il des calculs mentaux afin de se convaincre qu’il existe au moins une chance sur un million pour que sa tentative soit fructueuse? Fait-il des fractions un peu complexes avec les kilomètres à parcourir et ceux qu’il a déjà franchi, du genre, j’ai 7/16e du chemin de fait? A-t-il une chanson dans la tête dont il ne se souvient que du refrain et qu’il ne peut cesser de se répéter pendant des heures, pour penser à autre chose qu’à l’expérience de souffrance intégrale qu’est devenu son corps?

L’échappée vouée à l’échec est une légère distraction lors d’une journée consacrée à l’ennui, se concluant par quelques 10km d’excitation de la part des équipes de sprinteurs. Elle n’émeut pas grand monde et devient une sorte de fond d’écran. Il y a pourtant là quelqu’un qui souffre. Et pas comme le héros, qui s’en va vers la gloire. Celui qui s’avance seul, sur une route de France, en attendant d’être repris par les flots du peloton, n’a qu’une perspective : un mention dans les faits saillants du jour, peut-être un prix de combativité, puis l’oubli.

Il y a pourtant de la beauté dans ce geste désespéré, dans cette solitude qui est l’image renversée de celle de Pogačar qui part en anéantissant la concurrence. Un petit moment de gloire totalement dérisoire, certes. Mais c’est un peu à cela que ressemble nos existences, aussi. Condamnés que nous sommes, pour la plupart, à l’ordinaire. Avec l’occasion, parfois, de montrer notre courage, même si cela n’a aucun sens, que le sort nous impose de souffrir en vain, dans le plus total anonymat.

Ces deux cyclistes sont des solitudes qui s’opposent en tout. Sauf si on les voit comme une célébration de l’effort, comme un moment de grâce, comme une manière de plonger au plus profond de soi pour puiser des ressources inespérées et en tirer un fait d’arme, une performance qui est autre chose qu’un résultat et qui se suffit à elle-même, puisque le héros et le sacrifié ont en commun le dépassement de leurs propres limites. Et autre chose, peut-être…

Puisque champion ou simple pion, le sportif se raconte des histoires. Pour réussir dans le sport et atteindre ce niveau, il faut un mélange de sacrifices, de travail, de talent, mais aussi d’une sorte de délire maniaque qui pousse chaque athlète en quête de gloire, même éphémère, à tenter l’impossible. L’important, c’est d’y croire. Ne serait-ce qu’un tout petit peu.

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