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Le blogue de David Desjardins

Peur d’avoir peur

29-10-2019

Photo par Sapir Giladi goveri sur Unsplash

J’ai peur de plein de choses. Je les réprime profondément, je n’en parle jamais. Et pourtant je sais que c’est la pire des choses à faire.

C’est comme ça que j’ai apprivoisé la mort : en la fréquentant assez souvent, dans ce que je lis, vis et écris. Elle me terrorise un peu moins ainsi.

Connaissant donc la recette, et puisqu’on est dans cette période de l’année où l’on fréquente le versant obscur des choses (à commencer par celui de nos humeurs, qui s’apprêtent à toucher le fond, quelque part au milieu de novembre, dans la noirceur des jours trop courts), j’en profite pour exorciser le mal et faire la liste des trucs cyclistes qui me font frissonner quand j’y pense.

Me faire frapper

J’essaie de ne pas y penser. Parce que c’est le genre de chose qui vous paralyse. Mais ça m’arrive parfois : un gros pick up, un fardier, un VUS, une voiture sport ou autre véhicule motorisé surgit dans mon champ de vision sans avertissement. Ou alors l’engin de montre pas de signe de ralentissement et il m’est impossible d’obtenir un contact visuel pour m’assurer qu’on m’a vu. Et là, je m’imagine me faire frapper. Ça dure une seconde, mais bâtard que j’ai peur. Je me vois traverser un pare-brise ou passer sous les roues. Imaginez le pire, j’y ai pensé aussi. Ça m’incite à plus de prudence, c’est sûr. Mais en même temps, je sais qu’on ne peut pas tout contrôler et qu’il faut bien vivre avec ce risque.

Une blessure chronique

Un genou qui se détraque. Une cheville qui part en vrille. Une hanche qui flanche. Un pied qui ne marche plus. Un dos qui lâche.

La liste des conditions qui me cloueraient au divan avec une manette de Xbox dans les mains est presque sans fin. Le soir, quand je n’arrive pas à dormir et que je fixe le plafond, je m’imagine grabataire, infirme, blessé sans solution, errant de clinique en clinique, d’une machine de résonnance magnétique à l’autre. L’horreur, mon vieux, l’horreur.

Une (autre) grosse chute

Je suis souvent tombé. En montagne, en route. Le pire c’est encore les culbutes sur l’asphalte : ce sont elles qui m’ont fait le plus mal, arrachant la peau, rompant les os, détruisant le vélo. Mais le pire, ce n’est pas la chute, ce sont les mois d’atterrissage. Des semaines passées à faire sécher ses plaies en travaillant à poil dans le salon, à voir les nouvelles protubérances apparaitre sous la peau : résultat de chirurgies et de nouvelles visseries qui tiennent le squelette en place. Des mois à mal dormir, à me retrouver à la merci de ma gentille garde-malade de blonde qui, au bout de quelques semaines, en a assez de changer mes pansements et on la comprend. Chuter, c’est mal.

Arrêter d’aimer

J’ai la passion longue. J’aime longtemps, mais aussi intensément, ce qui vient avec le risque de s’en saouler jusqu’à la nausée. J’ai peur d’arrêter d’aimer rouler. Ça peut paraitre impossible, mais parfois trop, c’est comme pas assez. Et je roule énormément, souvent aux mêmes endroits, si bien qu’il me vient par moments de légers écoeurements. Je les jugule à coups de voyages, proches ou lointains, ou en variant mes parcours. Mais je suis traversé, lorsque cela se produit, par la crainte que cette activité qui occupe une si grande part de ma vie et de mon identité ne quitte le nid de mes envies. C’est comme l’amour qui meurt, on n’y peut rien. Et c’est terrifiant.

Vieillir (et dépérir)

Ça va m’arriver. Je vais bientôt commencer à ralentir. À avoir un peu plus mal après de longues sorties. À récupérer plus lentement d’efforts intenses. Je ne cesserai pas de rouler (à moins que ne se produisent une des choses que je redoute et qui sont plus haut dans ce texte), mais ce ne sera plus pareil. Je ne sprinterai plus vers les pancartes, je ne tiendrai plus dans les roues endiablées de mes jeunes amis. J’irai rouler en pépère, comme celui que je serai alors.

Mais le plus ennuyeux, c’est qu’avec l’âge, on devient aussi plus craintif. Et donc que toutes les peurs que je mentionne ici risque de multiplier la quantité d’espace qu’elles occupent dans mes pensées, rendues inquiètes par l’ingratitude des années.

Et voilà qui ai peur d’avoir peur. Fait chier.

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