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Le blogue de David Desjardins

Une pastorale niçoise (carnet de voyage, fin)

14-05-2016

Je voudrais m’arrêter pour prendre une photo du renard qui nous suit en trottant dans le col du Turini. Son pelage flamboyant tranche avec l’austérité du décor, dominé par les flancs gris d’une gorge rocheuse dont nous remontons la paroi de lacets en lacets.

Les gars m’en dissuadent. Les renards sont censés avoir peur du monde, je sais bien. Mais avec le village tout proche, les habitants doivent lui donner à manger, ce qui expliquerait son enthousiasme à notre passage. Anyway, je n’ai rien d’autre à lui offrir que des morceaux de ces barres énergétiques dégueulasses dont je me nourris depuis plus d’une semaine déjà. Des plans pour qu’il recrache et me morde, c’est vrai.

Nous nous en rendrons compte en redescendant par son versant le plus agressif : ce passage vers Turini à partir de Sospel est long (25km) mais n’excède jamais les 7-8%. Le plus souvent, les rampes avoisinent les 5-6%. Comme le plus souvent, ici, ce les montées usent à la longue plutôt que de donner de grands coups. Tandis que nous dépassons les 1000m d’altitude, l’air refroidit. La végétation devient alors familière : conifères touffus et feuillus décharnés. Sur les côtés de la route, la neige apparaît. Soudain, un torrent, invisible, génère un bruit blanc qui avale les autres et confine au silence pendant quelques secondes.

Après 10km, nous n’avons vu qu’une voiture. D’ici au sommet, il n’y en n’aura qu’une seule autre. Les Alpes enneigées s’étalent devant nos yeux, à l’horizon. Nous sommes à la porte de ces géants. Bientôt à 1500m d’altitude. L’air est maintenant glacial et refroidit les bronches. J’en prends de grandes lampées, lentement, et retrouve un rythme confortable. En haut, quelques motards nous rejoignent. Une famille se lance des balles de neige. S. qui n’en peut plus se réfugie dans le café où il avale un Coke comme si c’était le dernier sur terre. Nous avons parcouru 125km, et il en reste 40 pour rentrer. Nous avons grimpé plus de 3000m aujourd’hui, et le retour se fera entièrement en descente.

Le soleil de fin de journée accentue les gris et les ocres des forêts, collines et montagnes qui encadrent les lacets qui nous catapultent jusqu’en bas. Nous descendons, ivres de vitesse, dopés par les courbes souples et les virages impérieux. C’est vraiment le paradis, ici.

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H. tenait à faire une dernière sortie avant de quitter. Il doit être de retour à midi pour mettre son vélo en boîte avant de prendre l’avion. Le plan est simple : se lever à 6h pour rejoindre un local, Pascal, qui va nous emmener derrière le col de Vence en passant par l’ouest, puis le nord. Un peu plus de 90 bornes qu’il faudra abattre sans trop traîner. Soit en moins de trois heures.

L’extraction matinale est plus difficile pour certains. S. abdique. C. aussi.

Nous quittons à trois pour rejoindre Pascal qui nous attend tout près de la maison. Quelques gouttes tombent dans l’aurore grisâtre et annoncent ce qui va suivre.

J’avais fait la première partie de ce parcours le premier jour, et le col de Vence dans l’autre sens, passant par la promenade des Anglais qui devient un boulevard de bord de mer avant l’obliquer vers le nord et ses montagnes. Il est tôt. Nous croisons quantité de rouleurs qui quittent, nous dit-on, pour participer à un critérium à Antibes. Sinon, c’est dimanche. Il n’y a personne ou presque sur les routes.

La pluie s’amène en même temps que le premier col du jour. Elle évite tout excès et se contente d’humecter la route. Mais après le gâteau aux fruit et le café inhalés en quelques secondes au sommet, dans un café désert, elle redouble, et rend la descente frigorifiante. Mon manteau me protège du vent. Mes gants font le travail aussi. Mais mes jambes gèlent.

Et puis les lacets sont comme des patinoires sur lesquelles nous avançons avec une prudence qui confine à un ennuyeux mélange de tension et d’ennui.

Je ne suis donc pas fâché de retrouver une pente qui monte. Celle-là s’en va, sur un rythme bien régulier et suivant presque une ligne droite jusqu’au sommet du col de Vence que nous devrons ensuite descendre.

J’en ai un peu marre d’écouter les autres parler. Après une semaine de socialisation, je dois commencer à être un peu sauvage parce que j’ai une terrible envie de rouler en silence. Quitte à souffrir pour conjurer le bourdonnement des conversations incessantes. Je mets quelques métaphoriques pelletées de charbon dans le moteur afin de les faire taire. Ça fonctionne. Il n’y a plus que quatre respirations. Puis deux, tandis que le groupe s’effrite.

C’est peut-être ce que je préfère dans ce genre d’effort: qu’il commande le silence. Comme un recueillement.

Après ce bon coup, j’ai retrouvé ma bonne humeur en haut. Mes jambes ont dégelé et la pluie a cessé juste à temps pour que nous attaquions les virages du col de Vence qui passent par le club de tir et ses abris vétustes.

Le paysage est aride, fait de pierres nues, de mousses, d’arbustes chétifs. Même l’été, nous dit-on, il ne pousse pas grand chose dans le coin. On se croirait dans un roman de Marcel Pagnol, dit H. Nous quittons la beauté primitive de la campagne à regret, plongeons vers Vence en croisant la chapelle de Matisse, puis nous fonçons vers la maison où la réalité attend H.

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La boutique du Café du cycliste organisait une belle sortie de groupe dimanche (avant-hier), mais nous avions prévu autre chose. Et aujourd’hui, comme c’est la dernière journée où nous pouvons rouler, et que leur parcours paraît intéressant, nous le leur empruntons. Ils l’ont partagé sur Strava, ce qui permet à S. de le télécharger dans mon Garmin Edge. 90km. On allongera un peu pour faire un beau chiffre. Et ce sera l’occasion de se refaire la Madone, mais par une nouvelle approche, cette fois.

Ce matin, C. a quitté avec sa blonde qui venait le retrouver avant qu’ils ne partent faire du trekking en Italie. H. a décollé hier après notre virée à Vence. Reste S. et J., mais ce dernier a mal au genou. À peine avons-nous fait quelques kilomètres sur la Promenade des Anglais que celui-ci déclare forfait. Moi qui suis habituellement affligé par la guigne des camps printaniers (bobos, problèmes intestinaux, fatigue extrême), je suis le seul qui aurai roulé tous les jours, sans que le corps ne fléchisse.

Je suis toujours fasciné par sa capacité d’adaptation. Au troisième jour de tous les camps de printemps, peu importe le rythme, je me sens toujours un peu dégueulasse. Puis le lendemain, c’est fini. Comme on casse des chaussures neuves, l’organisme a compris comment négocier avec la violence à répétition que je lui fais subir.

En ce neuvième matin, avec presque 900km, aucun signe de fatigue. Le soleil est pimpant sur les basses corniches que nous empruntons, S. et moi, en chemin pour Èze, à l’est. De là, nous rejoindrons le beau village de Gorbio. Le col pour s’y rendre est, comme plusieurs ici, complètement désert. Pas d’auto, pas personne. Des fois quelques chiens qui nous gueulent dessus comme les cons qu’ils sont.

La route n’est pas mémorable, ni laide ni jolie, mais nous montons dans un silence aussi confortable que les watts que nous poussons ; cela jusqu’à l’entrée du village qui nous avale dans ses murs comme on entre dans un nouveau décor au milieu d’un rêve. Tout est ici joliment de guingois, délavé, défraîchi, décapé. Adorable vétusté européenne. On ne s’ennuie pas du Canexel de nos villages. Un autobus de touristes quitte. On devine qu’en été, quand tout est fleuri, l’endroit est envahi de monde. Pour le moment, il n’y a que deux jeunes parents et leur fille. Celle-ci nous dévisage en raison de notre accoutrement. Comme ces deux femmes au café, avec leurs chiens, qui fument des clopes à la chaîne, en s’allumant avec la précédente.

Café qui, apprend-on, « ne fait pas déjeuner » le lundi. Nous nous rabattons sur l’épicerie, juste à temps, puisqu’elle ferme à 13h. S. me regarde en riant. L’horaire commercial du sud européen le mystifie autant qu’il l’amuse. Au risque de me répéter : ce sont eux qui ont compris comment vivre. C’est le sujet de notre discussion tandis que nous avalons baguette et autres trucs glanés à la supérette (« a-t-on vraiment besoin que tout soit toujours ouvert, tout le temps ? »). Une femme en shorts de jogging qui transporte un sac bleu Ikea passe devant nous sur sa Vespa noire.

La Madone nous attend, perchée dans le brouillard qui s’accroche aux hauteurs. Les cloches de moutons et des chèvres tintent depuis quelque part, cachés dans ces opaques volutes. Puis, dernière descente parfaite vers Nice. Un dernier croissant aux amandes, un arrêt au Café du cycliste qui est vraiment superbe, mais un peu froid. Restera à démonter les vélos et les mettre en boîte. J’ai hâte de rentrer, de voir ceux que j’aime, mais pas de partir.

 

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