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Le blogue de David Desjardins, Non classé

Le temps long du Giro

31-05-2022

Photo: page Facebook de l’organisation du Giro d’Italia 2022

Les longueurs des grands tours sont un rappel que la vie se déguste mieux à basse vitesse. Et que la victoire est parfois un plat qui, comme la vengeance, se mange froid.

Je suis un râleur et un enthousiaste. J’ai tendance à célébrer et conspuer, parfois dans la même phrase, parfois, une seule et même chose. Surtout si je l’aime. J’ai toujours eu l’âme du critique. L’extase fait rapidement place à la lassitude, voire l’indignation.

Prenez les grands tours cyclistes. S’ils sont ennuyeux, vous me trouverez sans doute aux premières loges des contempteurs. Ne me cherchez pas devant l’écran les jours de plaines, le bonheur de la diffusion moderne me permettra de regarder les 15 minutes qui comptent dans une étape de 6 heures en regardant les « highlights ».

Les étapes où les sprinteurs peuvent se rendre à la ligne d’arrivée ne présentent guère d’autre intérêt, généralement, que le sprint lui-même, et les quelques kilomètres qui le précèdent.

Mais il y a des exceptions. Et c’est pour cela que la patience est de mise dans un grand tour. Comme le Giro qui vient de se terminer.

Pas qu’il fut ennuyant. Au contraire.

On a vu beaucoup d’échappées triompher, ce qui a toujours l’heur de me plaire. J’aime le panache, les victoires arrachées aux statistiques favorables au train d’enfer qu’impose le peloton. En particulier une victoire comme celle de Dries de Bont, alors qu’un quatuor d’évadés a fait la barbe aux équipes de sprinteurs, incapables de les reprendre avant la ligne.

Et puis, pendant que le combat pour le classement général se menait sous forme de guerre d’attrition, sans grande action, il y avait toujours de quoi se régaler dans le spectacle de la bataille pour la victoire d’étape.

Mais étrangement, c’est justement dans la rixe pour le classement général et sa lenteur que j’ai trouvé mon compte, cette année. C’est pourtant contre ma nature : j’aime les attaques à répétition, lorsque des prétendants mettent au défi le détenteur de la tunique de meneur (rose, jaune, rouge) ou autre favori. J’aime les explications sérieuses.

Je me suis surpris a apprécier l’attentisme des protagonistes.

Lesdites explications, elles, n’ont eu vraiment lieu que lors de l’avant-dernière étape. L’Australien Jai Hindley, patient, a laissé à Richard Carapaz et son équipe (Ineos Grenadiers) le soin d’imposer le rythme, qu’il a soutenu pendant semaines, avant de faire craquer le champion olympique dans les derniers kilomètres au sommet des Dolomites.

Il y a sans doute un enseignement, ici : celui du réapprentissage de la lenteur, de la constance. Apprécier le temps long de l’effort soutenu et répété. Un combat qui se fait le visage fermé, le regard rivé à l’avant, alors que l’exploit est aussi psychologique que physique.

Ne rien montrer de la souffrance qu’on endure. Ne jamais donner d’indice de sa forme véritable. Jouer de roublardise, mais aussi avoir l’intelligence de tout faire pour maintenir le niveau jusqu’au sommet. Heure après heure, jour après jour. Tenir bon quand ça va mal. Et surtout, encore, ne rien montrer quand l’armure se fendille.

Comme spectateur, je trouve dans cette patience une vertu à développer, surtout dans ce monde d’instantanéité, où tout doit toujours être excitant et aller vite tout le temps.

Les grands tours sont des modèles de vie pour quiconque souhaite renouer avec une existence qui n’est pas exempte d’effort ou même de prouesse, mais qui se permet de laisser le temps se dilater, se perdre, plutôt que de toujours bouger trop vite pour mieux feindre la productivité.

Le temps suspend son vol. Comme la caméra de l’hélico, braquée sur le peloton qui s’étire puis s’étiole dans les dernières montées du jour. On les dirait presque immobiles d’aussi loin. Et pourtant, ils avancent, pugnaces, se disputant la gloire, le son de leur souffle imperceptible et pourtant, on l’entend dans nos têtes.

 

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