Publicité
Reportage

Le vélo dans notre ADN?

03-09-2019
cyclisme cultre quebec

🎨:BRUCE ROBERTS

Le Québec et la population qui l’habite ont quelque chose de particulier, de singulier. Nous ne sommes pas uniquement canadiens, nous ne sommes plus français depuis longtemps, et nous n’avons jamais cessé d’être fascinés par nos voisins américains. Cette complexité de notre ADN collectif explique plusieurs de nos comportements. L’engouement pour le vélo n’y échappe pas.

Photo: François Poirier

Publicité

Si le vélo ne s’accommode pas toujours d’un Code de la route souvent dépassé, il se retrouve parfaitement chez lui au cœur du Code Québec, ouvrage publié à l’automne 2016. À partir d’une idée du sondeur Jean-Marc Léger et écrit en collaboration avec lui ainsi qu’avec le journaliste d’affaires Pierre Duhamel, ce livre constituait pour nous trois l’aboutissement d’au-delà de 30 ans de recherches. Basé sur une série de sondages exhaustifs desquels émergent les sept traits identitaires qui font des Québécois des consommateurs aux comportements parfois uniques, Le Code Québec vient en quelque sorte expliquer pourquoi le vélo est devenu chez nous bien plus qu’une simple mode

Nous avons, par rapport au reste de l’Amérique du Nord, des comportements déviants. Nous arrêtons tout afin d’écouter, presque tous ensemble et au même moment, une émission telle que Tout le monde en parle. Nous aimons demeurer à table plus longuement que les autres Nord-Américains. Aussi, nous dépensons davantage que nos concitoyens pour passer du temps à la campagne. Est tout pareillement hétérodoxe notre relation amorcée avec le vélo il y a au-delà d’un demi-siècle: pour les Québécois, le vélo, c’est du sérieux.

La plupart de ces comportements singuliers s’expliquent par une combinaison de quelques-uns des traits identitaires décrits dans notre livre. L’engouement pour le vélo tourne pour sa part autour de cinq de ces traits.

Un attrait pour le bonheur

S’il y a un trait qui nous caractérise, les Québécois, c’est bien notre prédisposition à vouloir être heureux. Cela se manifeste par toutes sortes de détails qui ponctuent notre quotidien: le nombre d’humoristes par 100 habitants, bien entendu, mais aussi l’usage démesurément répandu de l’humour dans notre publicité (qu’on pense à Benoît et ses fromages), ou encore le nombre de festivals qui se déploient chez nous dans une année.

Or, il y a une cinquantaine d’années, ceux qui promouvaient le vélo l’ont fait avec une telle ferveur et un tel bonheur que les Québécois n’ont pu qu’être attirés. La bicyclette n’était plus proposée comme un simple jouet non plus que comme un moyen de transport, mais bien comme une activité plaisante pouvant être faite en groupe.

Il est clair que le Tour de l’Île, né en 1985, y a été pour beaucoup. Les Montréalais, et maintenant l’ensemble des Québécois, voient dans de telles manifestations des activités équivalentes au Festival international de jazz de Montréal, au Festival d’été de Québec ou au Festival du bleuet de Dolbeau-Mistassini. Bref, depuis que cet enthousiasme contagieux a fait son œuvre, le vélo fait partie de la trame heureuse des Québécois.

Tour de l'ile cyclisme quebec

Tour de l’île, une preuve que le vélo est dans l’ADN des Québecois

Un peuple consensuel

Un deuxième trait identitaire caractérise les Québécois: la recherche du consensus. Nous détestons la chicane. Nous préférerons trouver un consensus autour d’une question qui nous divise plutôt que de la régler avec des gagnants et des perdants. La création et le développement de réseaux de pistes cyclables sont de bons exemples de cette propension au consensus. Si ce développement a demandé et demande toujours beaucoup de vigilance, il bénéficie désormais d’un consensus. On aura beau entendre toutes sortes de sarcasmes sur l’entretien des pistes cyclables, notamment en hiver à Montréal, le point demeure: la très grande majorité des Québécois savent qu’il n’y aura pas de retour en arrière. La chose fait consensus.

Par contre, avec le consensus vient l’exclusion des cas marginaux. Si on n’accepte plus qu’on s’en prenne à ce réseau, on ne tolère pas davantage que les cyclistes y roulent à des vitesses abusives ou qu’ils pédalent sur les trottoirs ou à contresens de la circulation. Les Québécois aiment le consensus et ils l’aiment pour tous. Le vélo en est une preuve supplémentaire.

Le villageois

Vous vous souvenez de la traditionnelle question: «Vous sentez-vous plus Canadien ou Québécois?» J’en suis venu à penser que ce n’était pas la question à poser si on souhaitait comprendre les Québécois. La véritable question serait: «Vous sentez-vous davantage Canadien, Québécois ou Montréalais (ou Plateau Mont-Royal ou ville de Québec ou région ressource ou 450, et j’en passe)?» En fait, les Québécois s’identifient avant tout à leur patelin, actuel, idéal ou familial. Dans Le Code Québec, nous en distinguons sept principaux, auxquels viennent se greffer des dizaines d’autres.

Là encore, ceux qui ont cru aux vertus du vélo ont su, par leurs réalisations, toucher cette corde sensible. Des pistes cyclables, certes, mais des pistes pratiquement partout. Dans les régions et les quartiers, et également entre ces régions et ces quartiers. Passer de son monde à un autre monde, de son «pays» à un autre «pays», voilà qui est essentiel pour le Québécois, et tout autant s’il est à vélo. Le déploiement du réseau cyclable a eu un effet insoupçonné pour ses promoteurs: il est venu légitimer les diverses appartenances des Québécois qui demeurent, même sur le Plateau, en plein Montréal, des villageois dans l’âme.

Il y a une cinquantaine d’années, ceux qui promouvaient le vélo l’ont fait avec une telle ferveur et un tel bonheur que les Québécois n’ont pu qu’être attirés. La bicyclette n’était plus proposée comme un simple jouet non plus que comme un moyen de transport, mais bien comme une activité plaisante pouvant être faite en groupe.

Un esprit créatif

Souvent isolé, moins affirmé que le reste des Nord-Américains du fait de sa propension à rechercher le consensus, le Québécois doit à certains moments faire preuve de plus de créativité que les autres habitants du continent. Trouver des solutions originales alors que, fréquemment, les moyens nous manquent, voici ce qui, à maintes reprises, nous a caractérisés. Dans le processus de rédaction du Code Québec, Pierre Duhamel a eu l’occasion d’interviewer de nombreuses personnalités de différents milieux. Daniel Lamarre du Cirque du Soleil, Julie Snyder, productrice d’émissions télé, et plusieurs autres lui ont relaté la même histoire: chacun a dû innover et faire les choses de manière différente simplement parce qu’il n’avait pas les moyens de ses concurrents internationaux.

De pistes cyclables sur d’anciennes emprises de voies ferrées jusqu’à l’utilisation de balises amovibles permettant d’aménager une piste estivale, nous avons eu à inventer une grande partie de notre environnement cyclable.

Pensons-y: vouloir devenir la capitale cyclable de l’Amérique du Nord est déjà un projet ambitieux, quelle que soit la ville qui aspire à ce titre. Mais lorsque cette ville se situe dans l’une des régions les moins riches et les plus enneigées du continent, ce n’est plus d’ambition dont on parle, c’est de témérité. Pourtant, Montréal y est arrivée, et depuis, de nombreuses autres villes suivent. Notre capacité à nous concerter mais aussi notre inventivité expliquent ce succès.

En matière de vélo au Québec, les exemples ne manquent pas. Si vous n’avez jamais eu l’occasion de lire le recueil Aménagements en faveur des piétons et des cyclistes, écrit et édité par Vélo Québec en 2008, je vous le recommande. Outre qu’il est bien écrit, ce livre présente un modèle de développement créatif. Un passage a tout particulièrement retenu mon attention, et il intéresse actuellement les gestionnaires de la Société de transport de Montréal (STM); il s’agit de l’intégration des diverses formes de transport en commun. Les tests commencés à l’été 2016 et visant l’utilisation de la carte Opus pour louer un Bixi en sont une illustration. D’ailleurs, l’histoire du Bixi elle-même, ainsi que son déploiement dans le monde, est une autre preuve d’innovation.

La fierté

Les Québécois sont des êtres fiers. Et rien ne les rend plus fiers que lorsque leurs succès sont relayés par d’autres. J’ai mentionné le Bixi et la créativité qui a inspiré son design – un produit unique, fonctionnel et beau, un magnifique objet, le fruit du designer Michel Dallaire. Or, bien qu’ayant connu des ratés à l’origine, le Bixi se retrouve à présent, entre autres, à Chicago, Guadalajara, Londres, Melbourne, New York, Toronto et Washington. Construit par Cycles Devinci à Saguenay, ce vélo en libre-service suscite toujours une petite joie au cœur des Québécois qui voyagent et le voient ailleurs dans le monde.

Il en va de même lorsqu’une course cycliste de réputation internationale a lieu chez nous. Certaines de ces compétitions sont d’ailleurs partagées entre Québec et Montréal afin que tous aient leur part de fierté! Piste cyclable, vélo d’hiver, Bixi, Devinci, Louis Garneau, Route verte et bien d’autres sont autant d’objets de fierté que le Québécois aime à s’approprier. Le monde québécois du vélo et ses nombreux artisans, eux-mêmes porteurs de ce trait identitaire, ont fait de cet objet qu’est le vélo une partie de nous-mêmes.

Le vélo est devenu un exemple de réussite. Créativité et fierté s’ajoutant, nous pouvons assurément affirmer que le vélo est bien ancré dans l’ADN des Québécois. Il fait désormais partie de notre code identitaire.

Une parfaite synergie et un parcours qui l’est tout autant

Parce que ses promoteurs ont présenté le vélo comme quelque chose de plaisant et qu’il a ainsi trouvé sa place dans le cœur des Québécois, et parce qu’ils ont eu le génie d’en faire une activité festive au même titre que nos nombreux festivals, ils sont arrivés à bâtir un consensus autour du vélo. Du fait que ce consensus a su aller au-delà d’une seule ville ou d’un seul quartier, le vélo est devenu un exemple de réussite.

Créativité et fierté s’ajoutant, nous pouvons assurément affirmer que le vélo est bien ancré dans l’ADN des Québécois. Il fait désormais partie de notre code identitaire.

Publicité