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Reportage

Pédaler dans les années 80…

25-08-2019
1980 cycling

Vivre son adolescence à la campagne dans les années 1980, c’était chanter à tue-tête avec un tape cassette le succès de Freddy Mercury Another One Bites the Dust, s’arracher le téléphone qu’on se partageait à plusieurs et, surtout, pédaler. Comme des fous.

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1980 velo campagne

En milieu rural, c’est très simple: soit t’as plus que 16 ans, et tu as eu ton permis de conduire trois semaines après ta fête, soit tu enfourches ton vélo en comptant les mois qui te séparent de ton permis de conduire.

Je n’ai jamais autant pédalé de ma vie qu’entre 6 et 16 ans. Pas de casque, évidemment. L’époque où on était assis sur les genoux de nos pères qui conduisaient sans l’ombre d’une ceinture de sécurité était encore bien présente dans toutes les mémoires, alors porter un casque pour dévaler la côte de la montagne? Vous voulez rire. On s’en foutait, nos parents s’en foutaient, la société tout entière s’en foutait

D’ailleurs, nos parents ne savaient pas où on était la moitié du temps. Soit le vélo était accoté contre le mur du garage, et on n’était pas loin, soit il n’y était pas, et on était «quelque part».

Personne n’appelait la police pour signaler notre disparition. On avait prévenu – ou pas – où on allait, et tout d’un coup, à l’heure du souper, on voyait les vélos rentrer à l’écurie pour leur dose de macaroni.

Évidemment, nos vélos s’abandonnaient dans tous les coins, garrochés à terre, et tout nus de cadenas. Dans ma campagne, un voleur chevauchant la monture de Steve, de Marianne ou de Nico aurait été tout de suite repéré, débarqué du vélo sans autre forme de procès et renvoyé chez lui. À pied.

À la fin de l’enfance, on avait «shifté not’ bécyk» à siège banane contre un valeureux CCM trois vitesses, bleu royal ou vert forêt. C’est, d’aussi loin que je me souvienne, la plus grande sophistication qui nous habitait en matière de gear.

À la fin de l’enfance, on avait «shifté not’ bécyk» à siège banane contre un valeureux CCM trois vitesses, bleu royal ou vert forêt. C’est, d’aussi loin que je me souvienne, la plus grande sophistication qui nous habitait en matière de gear. On ne parlait pas de pédaliers allemands ni de dérailleurs japonais, encore moins de selles italiennes. On n’aurait jamais pensé installer un capteur de puissance sur nos pédales, et l’idée de poser un cyclomètre sur le guidon nous aurait fait mourir de rire. Dépenser notre argent de run de journaux pour se faire dire ce qu’on savait déjà, c’est-à-dire qu’on en pédalait une shot ?

Parce qu’on en pédalait une shot, oui. D’un village à l’autre pour aller voir les uns, d’un côté de la montagne, tout en montées sinueuses, à l’autre côté, tout en descentes vertigineuses, pour retourner se baigner chez les autres, on pouvait pédaler 20, 30, 40 km par jour. Et ça, de la fin de l’hiver à la fin de l’automne, avec des pointes en été, pendant les vacances. On avait un cardio d’enfer, des mollets d’acier, et quand on se tapait des sprints à se donner envie de vomir, c’est qu’on était en retard pour une game de balle molle.

cycling in the 80s

On ne savait pas que vingt ans plus tard, moulés dans du Lycra, juchés sur une machine en carbone, le regard obsédé par le compteur, on appellerait ça «des intervalles». Il ne nous serait pas venu à l’idée de prétendre qu’on faisait du sport. Encore moins de nous définir comme des «cyclistes» ni de comparer nos « performances».

Strava, Garmin, les Sufferfest? On n’imaginait pas une seconde que ça pourrait un jour exister. Et si on nous avait prédit qu’à un moment donné, on ferait du surplace chacun de notre côté en étant reliés les uns aux autres par un écran, on aurait ri. Ben voyons donc, arrête de niaiser pis pédale !

On ne faisait pas du vélo, on allait voir nos amis.

On dit que l’enfance est l’empreinte fondatrice de toutes les expériences, la matrice à laquelle on revient toujours. Chaque fois que j’ai la tentation de prendre le vélo un peu trop au sérieux, et de perdre de vue le gros fun noir de pousser sur des pédales, la face dans le vent et les jambes en feu, je me souviens de toutes ces grimpées dans la montagne de mon enfance, propulsée par la hâte de voir mes amis.

Les années 1980 sont finies depuis longtemps, j’ai eu au moins dix-huit vélos depuis mon CCM bleu royal, mais mon plaisir de rouler est resté le même: celui de retrouver ma gang.

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