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Hors-Québec

Chronique de voyage à l’aube du Coronavirus

19-05-2020
en route vers Olvera

Le jeudi 5 mars en route vers Olvera

En début mars, j’allais entreprendre en cyclotourisme la traversée du Portugal de l’Algarve au sud jusqu’au nord vers Coimbra. Le retour à Montréal était prévu le 31 mars. Arrivé en Espagne le 3 mars, je profitais des beaux jours avec mes amis José Manuel et Lola à Malaga dans une ville encore insouciante. Je prenais la route le 5 mars vers le Portugal.

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Vendredi 6 mars, entrée de l’un des nombreux tunnels de la Via Verde (Route verte) entre Olvera et Puerto Serano

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Le jeudi 5 mars en route vers Olvera

Le premier soir après un magnifique trajet à travers la province de Malaga j’arrivais à Olvera, l’une des plus charmantes villes de la province de Cadix. Les paysages sont déjà grandioses pour cette première journée de vélo. Malgré le vent et le froid je peux contempler des montagnes dénudées et de grands réservoirs d’eau hérités des grands travaux de Franco.

C’est mon troisième passage à Olvera, j’ai mes repères. À 20 hrs. je prend place dans un restaurant familier mais vide, dégustant un amontillado de Jerez, apéro typique et très abordable en Andalousie. Durant le repas, je fais la rencontre au comptoir d’un bon bougre qui s’avère être le fameux écrivain britannique Blake Banner. Nous aurons une conversation amicale qui durera 2 heures au moins, j’apprendrai que ses polars se déroulent dans le Bronx et en général aux États-Unis, où il n’est jamais allé! Il s’est aventuré à situer l’un de ses récits ultérieurs en Angleterre suscitant la réaction furieuse de l’un de ses lecteurs : “Please write about what you know best!” Sa plume est revenue au Bronx! Mais il vit heureux à Olvera depuis longtemps. Pas difficile à comprendre.

Après un bref mais merveilleux passage dans les provinces de Malaga, Cadix et Séville, j’avais à traverser la province de Huelva à l’extrémité sud-ouest de l’Andalousie. La Huelva est l’un des secrets les mieux gardés de toute l’Espagne. Les guides touristiques en parlent très peu et pourtant! Au sud de Séville, une fois traversé le fleuve Guadalquivir, on pénètre peu à peu sur un territoire fascinant.

L’un des secrets les mieux gardé d’Espagne

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Vendredi 6 mars, au fonds la ville d’El Coronil, en route vers Los Palacios y Villafranca au sud de Séville

On y retrouverait l’une de plus ancienne ville d’occident dont les restes ont été datés de 3,000 ans av. J.-C . Ce n’est donc pas sans raison qu’on peut y apprécier au moins une dizaine de villes remarquables par leur architecture et leur ambiance, où à chaque instant peut faire irruption la complainte d’un chanteur improvisé de flamenco. Chaque étape aura été un enchantement: Almonte, Moguer, Gibraleón, Lepe, Ayamonte.

La province de Huelva est aussi le point de départ des premières expéditions de Colomb vers l’Amérique, depuis Palos de la frontera et Moguer. C’est aussi une longue façade atlantique avec des plages infinies, le plus grand site naturel protégé d’Europe, le Parque Nacional de Doñana et un climat exceptionnel puisque bénéficiant du plus long ensoleillement quotidien de toute l’Europe.

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L’écrivain de polars Blake Banner et sa compagne avec en arrière plan le centre historique spectaculaire d’Olvera. réf. https://generationvoyage.fr/beau-village-blanc-olvera-andalousie/.

Le dimanche 8 mars parti tôt de Pilas, j’atteignais Almonte avant midi dans le but de me rendre par la suite par un chemin de 17 kms vers El Rocío. C’est le segment final du plus important pèlerinage annuel d’Espagne . La Vierge d’El Rocío attire chaque année un million de pèlerins ou “romeros” pendant la Pentecôte et plusieurs milliers pendant le reste de l’année. Les pèlerins empruntent même un chemin entrecoupé d’étapes établis, depuis Bruxelles à travers la France. Les confréries parcourent ce chemin à pied, à cheval ou dans des charrettes tirées par des bœufs.

Impossible de trouver un hébergement la veille à Almonte. Ce 8 mars Almonte était en liesse, préparant le retour de la figure de la Vierge vers El Rocio, d’où elle avait été retiré l’année précédente comme à tous les 7 ans. Dans les rues apparaissent les écriteaux en céramique indiquant les motifs des déménagements passés de la Vierge vers Almonte. J’y apprend qu’en 1809, la Vierge fut transportée à Almonte pour intercéder en faveur des armées espagnoles contre l’envahisseur français (Napoléon). Depuis cette époque on célèbre le Rocío chico en août pour remercier la Vierge d’avoir contribué à se libérer de l’envahisseur. Or en 1649-1650-1737 et 1760 sa présence à Almonte fut requise afin de bénéficier de sa divine protection contre les épidémies de peste et autre pandémies! Ce pourrait-il finalement qu’en cette année 2020, la Vierge ne retourne pas comme prévu à El Rocio pour la Pentecôte?

J’ai assisté à la procession solennelle vers l’église sous un soleil radieux, il y avait foule! Puis j’ai emprunté le chemin de pèlerinage vers El Rocio. Ce chemin s’est avéré être une route en sable aménagée pour les animaux et les marcheurs. Mes roues s’enfonçait à me faire perdre l’équilibre. J’ai dû vite rebrousser chemin alors que ma destination finale était encore loin, car je devais atteindre Moguer après avoir visité la station balnéaire de Matalascañas. Un promeneur à cheval m’a efficacement orienté vers un chemin cyclable afin d’éviter l’entrée d’autoroute toute proche. Dans cette région le cheval n’est pas dédié aux touristes, il trône au quotidien comme dans le FarWest ! D’ailleurs à El Rocio, aucune rue n’est pavée ou asphaltée. Devant chaque maison à véranda se trouvent des poteaux pour attacher les chevaux.

Le rêve américain, à l’état pur!

La traversée du Guadalquivir en ferry

La traversée du Guadalquivir en ferry

J’entrais alors dans l’une des régions les plus étonnantes d’Europe soit la zone maraîchère de la Huelva. Je m’y étais préparé et j’y pénétrais intrigué, afin de mieux appréhender cet univers démesuré. Dès le mois de janvier jusqu’en juin les fraises d’Espagne, provenant à 96% de cette province, plus précisément de cette petite enclave située dans un rayon de 50 km autour de la ville de Huelva, envahissent tous les marchés d’Europe. La récolte génère annuellement plus d’un milliard d’euros. Avec ses 1,000 entreprises, la Huelva est devenue la seconde zone d’exportation de fraises sur la planète après … la Californie.

Les récoltes, incluant les autres petits fruits, emploient ici 100,000 travailleurs saisonniers essentiellement étrangers. En comparaison tous secteurs confondus, l’ensemble des entreprises du Canada embauchait 90,000 travailleurs temporaires étrangers en 2019. J’avais remarqué des essaims de cyclistes africains en bordure de la route principale. En fin de journée après Mazagón dans le but de connaître leur lieu de résidence, je bifurque subitement dans le sillage de quelques-uns d’entre eux sur un petit chemin de terre en bordure d’une étendue de serres à perte de vue.

La Californie de l’Europe

La place centrale d’Ayamonte

La place centrale d’Ayamonte

J’aboutis rapidement à un baraquement de bâtiments en béton, des logements ressemblant à des garages ou à d’anciens ateliers d’usine. C’était dimanche donc jour de repos, on faisait la lessive et on discutait tranquillement. J’amorce un échange avec les travailleurs, essentiellement de jeunes marocaines ou de jeunes hommes d’Afrique noire. Des espagnols en voiture entrent à l’occasion dans le campement. Ce sont des techniciens spécialisés dans l’épandage d’insecticides. Cependant mes questions sur l’innocuité de leurs pratiques d’épandage sont vite interrompues par le regard inquiet de mon interlocutrice marocaine. Mais par respect pour eux, je n’ai pris aucune photo des baraquements et de leurs résidents. Une fois parti je me suis demandé longtemps comment ces jeunes femmes et ces jeunes hommes, pour la plupart musulmans, pouvaient cohabiter ensemble dans une telle promiscuité? Puis j’ai poursuivi ma route en me frayant un chemin sur une piste cyclable où se promenait une fourmilière de travailleurs agricoles.

L’immigré sans-papiers, un véritable héros prométhéen

J’ai passé la journée suivante à déambuler dans Moguer. J’ai abouti à Moguer car c’était la limite de ce que je croyais pouvoir pédaler la veille en terminant ma journée dans l’un des 10 centres réputés les plus intéressants de la province. Donc un peu par hasard! Après coup, j’aurais pu y passer plusieurs jours! J’estime que l’Espagne comporte, après l’avoir beaucoup sillonné ces dernières années, quelques centaines de villes, dont l’intérêt patrimonial et l’atmosphère se comparent avantageusement à notre Vieux Québec! Le soir je suis allé prendre une bière dans un bar ouvert sur la rue Mercado; aménagé vers les années 1750 comme pharmacie puis restauré avec soins dans le décor d’origine. Diego le barman, percevant ma curiosité, m’aura entretenu de longues minutes sur le complexe agricole du Huelva sans délaisser ses préparations de mojitos et autres whiskys.

Notre échange a été animé. Les entrepreneurs qui ont développé la culture sous bâches hors-terre, reçoivent même la visite de stagiaires californiens. Les 2 régions s’échangent les méthodes culturales les plus sophistiqués dans le but d’occuper de vastes marchés à très faibles coûts. La main d’oeuvre saisonnière est un facteur clé! L’Espagne a conclu des ententes d’approvisionnements avec le Maroc et plusieurs pays d’Afrique noire, après avoir reçu pendant des années une main d’oeuvre féminine venant de Pologne et de Roumanie. Mais cette industrie boulimique profite aussi de l’apport des immigrants illégaux.

Bon si vous avez lu mes précédentes chroniques, vous retrouvez une fois de plus mon regard de cyclotouriste, voir ma marotte pour le réfugié ou le sans-papiers ! Je me suis moi-même beaucoup interrogé sur le pourquoi de cette fascination, hors du fait que la plupart se retrouvent sur le bord des routes! Et j’ai trouvé la réponse.

L’ethos et la motivation profonde de ces hommes et femmes me rappellent au fond de moi celles des adultes avec lesquels j’ai grandi. Je pense ici à mes parents, leurs amis, mes oncles et tantes, tous des enfants de la grande crise de 29 et de la guerre de 39-45, issus des quartiers populaires de Montréal, dont toute la vie adulte fut consacrée corps et âme à atteindre le rêve américain en se projetant vers les banlieues pavillonnaires avec la volonté de ne jamais revenir en arrière. D’abord locataires dans de petits logements en ville, ils auront lutté toute leur vie pour acquérir leur résidence unifamiliale, leur voiture et tous les autres symboles du progrès inhérents à leur idéal. J’aurai finalement complètement tourné le dos à ce rêve durant mon adolescence; cependant leur quête quotidienne vers leur absolu, faite de labeurs et d’inventivité m’a certainement marqué en en faisant des personnages plus grands que nature. Ces dernières années ce rêve américain s’est beaucoup étiolé autour de moi. J’ai l’impression qu’il ne reste plus que l’aura des acteurs et les récits sacrés d’Hollywood comme dernier relents universels partagés.

Diego m’a expliqué que l’embauche de travailleurs illégaux était devenue très risquée pour les employeurs, qui appréhendés sont sujets à de très lourdes amendes. Mais chaque jour à Moguer, de jeunes africains se regroupent sur certains coins de rue puis disparaissent, acheminés vers les lieux de travail. Ils arrivent le plus souvent de campements clandestins improvisés en carton, dépourvus de sanitaires.

Ces jeunes hommes sont partis à pied du plus profond de l’Afrique avec la volonté de ne plus revenir en arrière, ils sont devant leur communauté condamnés à réussir. Après avoir payé très cher les gardes-frontières pour traverser plusieurs pays, ils se sont généralement retrouvés en Libye, l’ultime passoire vers l’Éden, vers l’Europe. Ils auront vécu les horreurs de la guerre civile en Libye en étant témoin de l’assassinat de leurs compagnons ou du viol de leurs compagnes de route. Plusieurs d’entre eux auront même été forcés à l’esclavage. Un jour des passeurs leurs offrent à gros prix leur chance sur des embarcations de fortune. Ces embarcations n’arrivent souvent pas à bon port et ces jeunes africains finiront leurs jours noyés ou alors ramenés sur le continent africain. Mais un certain nombre atteindra la terre promise où commence une odyssée qui durera des années.

Le lendemain je reprenais la route vers Ayamonte, ultime étape avant la traversée du fleuve Guadiana vers le Portugal. Sous un magnifique soleil, je prends mon lunch sur un banc de la place centrale de Gibraleón. Sur la route je récolte quelques oranges bien mures avant qu’elles ne pourrissent par terre, puis je décide de prendre ma pause dans un café de Lepe.

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Ma monture au repos dans le café des “vrais de vrais du plein air, nuit et jour“

Les villes et villages d’Espagne sont farcis de café-restos indépendants ayant chacun leur personnalité et un menu phare avec des constantes de tapas, raciones et porciones, les prix sont toujours populaires. On est loin d’avoir donné l’âme du village aux bannières internationales: Starbuck, Mac Donald, Burger King, Dunkin Donuts ou autres Tim Horton chez nous. On a généralement l’embarras du choix quand on les traverse en vélo. Un premier café présente une terrasse pleine de clients, ambiance garanti. Mais je décide de poursuivre pour m’arrêter dans un café entouré de vélos, des africains. J’ai eu l’intuition que quelque chose de plus captivant pouvait survenir. Le café est tenu par une marocaine d’âge mur et sa famille. Je gare mon vélo à l’intérieur et me dirige vers 3 jeunes hommes. On se présente, un sénégalais, un ivoirien et un malien. Ils discutent en bambara et je n’ai pas été long à me rendre compte que seul le sénégalais Abdou pourra poursuivre en français, les 2 autres baragouinent un espagnol qu’ils brûlent de perfectionner.

Je retire de mon garde-manger ma boîte de petits gâteaux et la leurs offre d’emblée. Ils se la partagent avec bonheur. Puis je vais me chercher un espresso au comptoir. On perçoit vite que la tenancière est comme leur maman à tous. Je me rattrape avec une pâtisserie marocaine, puis elle m’offre un thé à la menthe! Un régal!

Je retourne converser avec mes nouveaux amis. Ce sont des sans-papiers qui sont passés par la Libye, à la moue de l’un d’entre eux, je n’insiste pas. Une fois arrivé en Europe, ils couchent une première nuit à l’hôtel. Ce sera la dernière, car avec le reçu de l’hôtel ils pourront démontrer un jour qu’ils sont en Espagne depuis 3 ans, qu’ils ont une “implication dans la communauté” et ainsi amorcer leurs démarches de régularisation. Qu’ont-ils à offrir pour paver le chemin? L’ivoirien me raconte qu’il avait opéré des toilettes publiques avec son père, donc il pensait offrir ses services comme plombier. J’ai vite compris que ces jeunes hommes n’allaient pas moisir trop longtemps dans la Huelva, pour un travail saisonnier qui rémunère maigrement le travailleur illégal.

Où leurs rêves vont-ils les mener? Abdou m’expose sa vision. Barcelone, c’est déjà un autre monde, j’ajoute qu’il pourrait la réaliser dans le gigantesque entrepôt d’Amazon! Puis un jour la France ce sera peut-être mieux! Et pourquoi pas l’Angleterre? Mais je spécifie qu’il y a maintenant le Brexit! Alors il a entendu parler du Danemark et il me demande timidement “Comment traite-on les noirs là-bas?”. Depuis la Libye, il s’est bien rendu compte qu’il est devenu un homme discriminé pour la couleur de sa peau. Ses propos sont candides et ses ambitions sont immenses. Évidemment il se risque à mentionner le Canada!

Je me rends compte qu’il ne connait pas les limites de l’espace de son rêve. Alors avec un enthousiasme dissimulé, je décide de le lui montrer. Je prends mon téléphone et je google “espace Schengen”. Puis je lui montre les pays qui s’offrent maintenant à lui, que je désigne avec mon index. Et pour conclure en bon coach, je résume son plan de match pour les prochaines années. “D’abord Barcelone, puis la France, puis le Danemark et qui sait une fois européen, le Canada? Car Abdou, tu parles français et ce sera un grand atout!” . Après une pause: “Et si tu arrives au Canada dans plusieurs années, je m’engage à t’inviter de nouveau dans un café à Montréal pour t’expliquer la suite des choses”. Je lui file mes coordonnées. Son visage s’éclaire alors d’un grand et attendrissant sourire angélique traduisant l’espoir d’un rêve américain inaltéré.

Je dois prendre la route, je leurs serre tous la main et leurs souhaite chaleureusement bonne chance, bien conscient du défi incroyable devant eux ! En effet on était en fin d’après-midi et rien d’autres que mes jambes ne me permettront d’arriver à Ayamonte avant le coucher du soleil.

Le tapis est en train de se dérober sous mes pieds

espagne cyclotourisme

Mercredi 11 mars, moments paisibles dans le parc central de Tavira, entre Vila Real de Santo António et Faro. “Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté” L’INVITATION AU VOYAGE, Charles Beaudelaire

Le lendemain matin 11 mars, je traversais vers le Portugal en contemplant avec regret sur l’eau la magnifique ville d’Ayamonte que je venais de découvrir. Mais la traversée du Portugal m’appelait en regardant sur l’autre rive la silhouette de la ville de Vila Real de Santo António .

Le 12 mars assis dans un café à Faro, j’observe distraitement l’écran de télé tout en planifiant soigneusement sur papier les étapes de ma traversée du Portugal, de l’Algarve à l’Alentejo à l’Estremadura au Ribatejo, puis au Beiras. Départ tôt le lendemain matin. Je réalise subitement que le tapis est en train de se dérober sous mes pieds! Je prends la décision de revenir en Espagne. Je présume que mes amis allaient pouvoir m’héberger à Malaga où je me sens chez moi; le 31 mars à Malaga comme à Lisbonne et à Madrid il y aura un vol d’Air Transat que je pourrai prendre avec de la chance en “stand by“. Je savais que je jouais à quitte ou double. Lors d’un appel, j’en fais part à Raquel ma conjointe, qui me pose alors la question “Où iras-tu si on te met en confinement?” Angoisse temporaire. Le 13 mars, peu après Tavira dans un café, j’apprends que mes amis ne pourront pas me recevoir à Malaga, confinement oblige. Un peu plus d’angoisse. Pendant que fébrile j’essaie de visualiser mon devenir avec mon téléphone, sur la terrasse je suis distrait puis ensorcelé par un groupe d’hommes gitans qui entonnent des complaintes de flamenco en portugais, ponctuées d’émouvantes accolades entre jeunes et moins jeunes, puis repartent aussi vite dans une camionnette de travailleurs.

Sur le ferry, je contemplais avec un doux ravissement la magnifique silhouette d’Ayamonte face au coucher du soleil. Je revenais à mon hôtel antérieur. La jeune préposée me fait savoir que l’hôtel pourrait fermer demain. Pas rassurant! Le grand espace extérieur de cafés et restaurants derrière les bâtiments, plein à craquer il y a deux jours, étaient maintenant vide. Inquiétant. Je réfléchissais beaucoup. J’envisageais déjà dans l’incertitude totale de me perdre sur les routes du nord des provinces de Huelva, Séville et Cordoue en attendant d’obtenir un vol pour me ramener au Québec. Mais au plus profond de moi, mon désir intime c’était de me retrouver confiné dans mon logement à Montréal. C’est alors que ma fille Sandrine (employée d’Air Transat) m’annonce qu’elle vient de me réserver le dernier billet disponible sur le vol de Lisbonne le 17 mars. Cependant ce n’est qu’au comptoir d’Air Transat à Lisbonne que je saurai définitivement si le vol n’est pas sur-vendu et que j’y ai bel et bien une place! Un peu soulagé quand même!

Le samedi 14 au matin, je me lève tôt pour aller flâner dans le centre d’Ayamonte avant mon départ; mon rêve secret enfouie quelques jours plus tôt. Alors que j’enfourche ma monture, la préposée m’arrête “Mais où allez-vous?” _ “Au quai pour revenir au Portugal!” _ “Attention, vous ne savez pas? On dit que la frontière est sur le point d’être fermée!”. Pour la première fois j’étais envahi par la panique! Sur mon vélo à l’épouvante je me rue vers le quai à quelques kilomètres de là. Les pensés se précipitent. Pas un instant je n’ai eu peur pour ma santé ou alors cru que le gouvernement canadien devrait venir me secourir en Espagne! En fait, je m’étais lancé dans cette aventure alors que comme tous les voyageurs en février, je savais que la COVID 19 avait atteint le nord de l’Italie. Mais pour la plupart d’entre nous, tout ça se déroulait dans d’autres pays. On le regardait à la télé ou on l’écoutait à la radio! Je craignais maintenant de me retrouver confiné de force dans un endroit quelconque, inconnue encore, alors que la solution inespérée était à ma portée 3 jours plus tard !

Arrivée au quai à bout de souffle, j’apprends totalement soulagé que la frontière fermera lundi! Le 15 mars l’Espagne déclare un confinement total et obligatoire de toute sa population. La route aller-retour aura été un parfait exutoire pour évacuer le stress de la situation, si bien qu’au retour vers Faro je me serai même perdu dans la campagne, me donnant un avant-goût du voyage anticipé, en fait du prochain voyage.

Le lundi 16 mars, je discuterai dans le train face à face jusqu’à Lisbonne avec Jorge un albertain de mon âge qui aura fait carrière dans l’industrie pétrolière, un homme sagace et polyglotte, doté d’une grande curiosité. Assise à ses côtés, Joan sa femme, semble constamment interloquée mais conserve discrètement son flegme. On se quitte par un coup de coude amical. Jorge m’écrira quelques jours plus tard:

“I found our conversation insightful and thought provoking. “

Je lui réponds étonné:

“Really? … Funny!“

Il me répondra:

“Insightful. Here in Calgary my industry attracts people from every province……except Quebec. My company employed 1300 people and it was a United Nations of backgrounds….except Quebec. You said it yourself, Quebecers don’t emigrate. I’ve lived in Canada since 1958; I’ve never really talked to a Quebecer. Let alone a separatist turned federalist. How could that happen?”

Le 17 mars en avant-midi j’arrive en métro à l’aéroport de Lisbonne. Mon billet électronique est bien valide pour le vol. Ouf! Un stress en moins! Je me fabrique immédiatement un masque de fortune avec ma casquette de cycliste, car la distanciation devient impossible. Dans l’avion nous entrons en file serrée et soudainement une femme âgée assise et visiblement pas très vigoureuse s’esclaffe ébahie, en me voyant debout dans l’allée:

“I”ll have seen it all!”

Elle n’était vraisemblablement pas rendue là quant aux mesures à prendre et j’ai souvent pensé depuis que si elle avait dû contracter le virus ultérieurement …elle n’était déjà plus de ce monde! Le 18 mars, le Portugal déclarera les mesures d’urgence nationale.

Épilogue

Ce voyage n’aura pas rempli son objectif initial. Néanmoins durant ma traversée d’une partie du Portugal en train, j’aurai à mon insu bouleversé la vision du monde de 2 canadiens, Jorge et Joan. Puis dans l’avion une autre canadienne de plus de 80 ans aura eu la surprise de sa vie en me voyant, et qui sait ce sera fabriqué un masque avec son soutien-gorge pour sauver sa vie? De toute évidence, je n’aurai pas fait ce voyage en vain…

Ce parcours en cyclo le plus souvent seul sur les routes et chemins, m’aura ainsi évité de contracter la COVID 19, d’autant plus que comme cyclotouriste je me maintenais à l’écart des pôles renommés mais congestionnés de l’Andalousie que sont Séville, Cordoue et Grenade sans parler de Marbella, Gibraltar et Torremolinos. À ce jour l’Andalousie est l’une des régions les moins affectées d’Espagne et la province de Huelva est la moins affectée de l’Andalousie, n’affichant aucun mort pour la journée du 30 avril! Depuis ce temps, après l’avoir intensément rêvé, je savoure chaque jour le confinement CHEZ MOI!

Postface

Comme je l’avais pressentis, un grand journal de Séville annonce le 11 mai que la Vierge (Virgen del Rocio) demeurera à Almonte jusqu’en 2021. Est-ce vraiment pour respecter les mesures de distanciation sociale ou alors pour continuer à profiter de la divine protection de la Vierge face à la pandémie comme ce fut le cas en 1649-1650-1737 et 1760? Un million de pèlerins depuis Bruxelles devront revoir leur agenda !

https://sevilla.abc.es/andalucia/huelva/sevi-coronavirus-andalucia-virgen-rocio-queda-almonte-hasta-2021-202005091248_noticia.html

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