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Hors-Québec

De l’autre côté du pont

17-05-2010
Marin californie

À un bras de mer de la ville californienne, le comté de Marin offre un éden cycliste d’une richesse incroyable, que ce soit sur le bitume ou dans les sentiers. Novato, Sausalito, Muir woods, San Rafael, Fairfax… autant de villes, de villages, de baies qui font la renommée du comté de Marin et des vélos du même nom. Pour le moment, je suis sur un Mount Vision 5.8 dans la région de Headlands, le terrain de jeu le plus proche des citoyens de San Francisco. Il suffit de traverser le pont, qui a évidemment sa piste cyclable, puis de grimper sur la route bitumée à bâbord du pont. Nous sommes dans le parc du Golden Gate. Ce «nous», c’est le représentant de Marin au Québec et moi; notre homme tutoie les sentiers de la région depuis belle lurette.

L’endroit où nous sommes est parfait pour observer le pont sous toutes ses coutures. Comme nous sommes plus haut que ce dernier, nous voyons facilement ses courbes et San Francisco en arrière-plan. Certes, un grand classique touristique, mais le paysage reste impressionnant. En fait, cet ancien territoire de l’armée est sillonné de sentiers. On y trouve même d’anciens bunkers qui ont été désarmés en 1948. Ils servaient à repérer d’éventuels sous-marins japonais.
Les sentiers sont de différentes largeurs, avec des montées et des descentes parfaites pour une première journée d’apprivoisement du terrain. Le bruit court que le comté de Marin est un des endroits au monde où il y a le plus de sentiers illégaux. Ce sont le plus souvent des singletracks étroits que beaucoup empruntent malgré les interdictions. Dans tous les cas, c’est ici que se dégustent à pleins poumons les bords du Pacifique. Il fait un agréable 18 degrés avec du vent, si bien que la crête des vagues est soufflée en fines poussières d’eau. Au détour d’un sentier, nous apercevons quelques chevreuils qui nous regardent, pas plus étonnés que nous. Nous avons même la chance de repérer un bobcat, un lynx roux, une sorte de chat sauvage, mais en plus gros. À ce qu’il paraît, il est préférable de ne pas trop s’y frotter, le chat en question étant plus proche du tigre que du siamois d’appartement.

Mise en jambes

En 1880, une colonie chinoise venue tout droit de Canton s’installe au cœur de la baie de San Francisco, en face de San Rafael. Ces pêcheurs de crevettes baptiseront cet endroit China Park, qui deviendra un des nombreux lieux de villégiature des gens de San Francisco. Pour la mise en jambes du montagnier, l’endroit s’avère idéal avant des parcours plus corsés. Les nombreux sentiers ne sont pas très larges, mais ils peuvent tout à fait se faire avec un vélo de cyclocross. Une partie de ces parcours est en forêt, vous ne serez donc pas surpris de croiser quelques chevreuils et même quelques dindes sauvages qui gougloutent en famille. Les sentiers mènent aussi au bord de la baie, avec quelques zones de marais et même l’ancien village de pêcheurs. Bref, China Park est un endroit parfait pour amorcer son séjour californien ou pour une balade familiale plus mollo.

Tamarancho, la légende

Fairfax, à quelques encablures de San Francisco. L’œil du montagnier s’allume dès son entrée en ville. Pensez-y une seconde: au détour d’une rue, il est tout à fait possible de rencontrer les légendes du vélo de montagne. Gary Fisher habite en ville, les Tom Rithchey, Joe Breeze ne sont sans doute pas loin. À défaut, leur émules ne doivent pas être loin. Robert Buckley, fondateur de Marin, lui aussi membre imminent de cette mijoteuse à vélo de montagne, s’est établi à San Anselmo, à deux pas d’ici. Avec beaucoup de chance, vous trouverez dans l’arrière-cour un vénérable Excelsior de Schwinn transformé en non moins vénérable cluncker. Considérez-le avec respect, la bête en question s’est peut-être chauffé le moyeu en descendant le mont Tamalpais.
Une chose est sûre, la petite ville est incontestablement vélo. En ce début de décembre, nous en voyons partout et de toutes les sortes. Quelques routiers de passage lèvent le pied en traversant les rues, d’autres prouvent que le vélo est le mode de transport de tous les jours. À cette époque de l’année, le soleil a du mal à faire grimper la température au-dessus des 15 degrés, mais il est incontestablement facile d’être cycliste dans le coin. Facile aussi de ne pas se faire voler son vélo: au bistrot du coin, le beer brats and bike est plutôt accueillant, surtout qu’on peut y entrer son vélo et le fixer à un crochet sur un mur.

Les indications pour se rendre à Tamarancho, haut lieu du vélo de montagne fairfaxois, sont plutôt discrètes. Il suffit de demander, et vous avez de bonnes chances qu’un cycliste vous indique la voie. L’endroit est géré par des scouts depuis quelques décennies. Le parcours commence par un étroit sentier montant dans une forêt. Ici, il n’y a pas eu de coupes. Certains arbres auraient fait d’excellents mâts de bateau. Le fond est composé d’un savant mélange de cailloux et de racines. Plutôt sec en ce début de décembre, il exige cependant que nous restions concentrés pour aborder une flopée de lacets plutôt aigus. Le sentier Serpentine porte décidemment bien son nom. En soignant nos virages, nous naviguons entre les racines; l’étroitesse de certains passages permet tout juste au guidon de passer. Tout en grimpant, nous nous surprenons à ne pas regarder le paysage mais juste ce qui se déroule devant notre roue. Il ne faut pas quitter le sentier sous peine de nous retrouver quelques mètres plus bas… En regardant d’un peu plus près certaines roches et racines, nous pouvons voir la trace laissée par des milliers de pneus. Nous roulons décidemment sur l’histoire du vélo de montagne.

Montées et descentes successives; quelquefois, nous sortons du boisé pour nous retrouver au soleil, à rouler sur l’étroit sentier entouré de foin. Les collines environnantes n’ont pas d’angles aigus, mais plutôt des rondeurs gourmandes. Une rondeur plus pentue et plus haute que les autres calme nos ardeurs de fin de journée. Nous y allons quand même. Aucun regret à avoir. À son sommet, le regard peut faire un 360 degrés: San Francisco est dans le panorama, ses ponts et ses baies, le tout éclairé par la magnifique lumière de fin de journée. Nous restons là un bon moment avant de nous lancer dans la pente, le genre de moment qui nous rappelle facilement pourquoi nous faisons du vélo de montagne. Nnous retrouvons le sentier Serpentine. Négocier les lacets à la corde est un vrai bonheur, autant dans la descente que plus tôt dans l’ascension.

Assis au Gestalt Haus, je surveille ma bière d’un œil et mon Marin accroché au mur de l’autre. Je me dis que j’ai eu la chance de rouler un sentier pédagogique et historique.

La route sur les nuages


En matière de parcours dans le comté de Marin, les routiers n’ont rien à envier à leurs collègues montagniers. Celui que nous choisissons part tout en douceur de Fairfax par la route Sir Francis Drake en direction d’Olema. Nous roulons dans la vallée de San Geronimo, avec une succession de montées et de descentes, sur une route plutôt tranquille. Assez vite, nous rejoignons une zone forestière. Le soleil a du mal à traverser les grands arbres pour assécher la route. En été, ce parcours doit être parfait pour la fraîcheur de la forêt; en décembre, c’est autre chose, et il faut oublier les manches courtes. Quand nous atteignons la route 1, il faut tourner à gauche en direction de Bolinas. Même si le village doit nous faire quitter le parcours, les quelques kilomètres supplémentaires pour nous y rendre valent le déplacement: un dépanneur coloré et des pêcheurs de crabes. À voir la sérénité des lieux, il semblerait qu’ici la vie coule un petit peu moins vite qu’ailleurs.
Sur la 1, la Shoreline nous guidera paisiblement le long de la baie de Bolinas jusqu’à Stinson. La mise en jambes est terminée, il est temps de nous attaquer au mont Tamalpais. La route grimpe toujours en longeant le Pacifique. Dois-je vous faire un aveu? Je n’ai jamais eu la chance de rouler sur une aussi belle route côtière. Le ruban noir du bitume longe la falaise en délicieuses courbes. La lumière du soleil illumine la roche, la colorant de jaune et d’orange. Plus bas, une légère brume atténue le bleu du Pacifique. La route continue de s’élever, dominant de plus en plus l’océan. Comme le peu de végétation est plutôt claire, la lumière est assez intense. Cette petite dizaine de milles au bord du Pacifique frôle l’éden cycliste. Je m’en prends tellement plein les yeux que j’en oublie les kilomètres avalés.

Du côté de Muir Beach, nous quittons un peu le Pacifique pour retrouver la terre. Comme le marin redécouvrant le plancher des vaches, nous délaissons le domaine maritime pour les forêts de Muir Woods. Difficile d’être plus terrien que dans ces bois. La nature relève ici du monument. Les plus grands arbres du monde – les séquoias sempervirens –s’élancent vers le ciel comme des fusées. Ces vénérables baby-boomers ont un âge moyen de 600 à 800 ans. Le plus vieux a 1200 ans, mais l’espèce peut vivre jusqu’à 2200 ans. Comme l’endroit ne se visite pas en vélo, il faut laisser sa monture à l’entrée.

La pause forêt sera la bienvenue, puisque débute ensuite l’ascension du mont Tamalpais. Au fil de l’ascension, les arbres disparaissent et l’océan réapparaît, avec en toile de fond la baie de San Francisco et la ville, sans oublier la tête rouge du Golden Gate. Une mer de nuages recouvre l’océan, la protégeant de la fraîcheur de la soirée. Un spectacle de toute beauté qui poussera n’importe quel intégriste du guidon à lever le pied et à s’arrêter pour admirer le paysage. Au sommet du Tamalpais, à près de 800 m d’altitude, nous dominons le comté de Marin. D’un bord comme de l’autre, des parcours de vélo exceptionnels se devinent, que ce soit en sentier ou sur le bitume. La descente se fait dans une forêt traversée par une route en lacets. Une dernière montée, puis c’est le retour à Fairfax. Cette exigeante boucle d’à peu près 115 km est un vrai bonheur, surtout en considérant qu’elle s’est faite en décembre.

Repères
Golden Gate National Recreation Area: www.nps.gov/goga/index.htm
China Park: http://www.parks.ca.gov/?page_id=466
Tamarancho: www.boyscouts-marin.org
Le vélo dans le comté de Marin (carte disponible): www.marinbike.org
Enfin, il est indispensable de se garder une journée pour sillonner San Francisco. Le pont peut se traverser en vélo. Il est aussi intéressant de longer le Pacifique, de rouler dans les nombreux parcs (un cyclocross ferait parfaitement l’affaire) et de se taper les fameuses routes en pente de cette belle cité.

Marin Bikes

Rarement un fabricant de vélos ne s’est identifié d’aussi près à son lieu de naissance. Non seulement la plupart des vélos Marin portent le nom d’un lieu géographique du comté de Marin, mais la personnalité des vélos en question colle parfaitement au terrain.
Il faut avouer que Robert Buckley, le président créateur de Marin, est un pur produit de la région. L’homme de 62 ans est plutôt cool, on le devine volontiers blagueur, ce qui ne l’empêche pas de s’occuper de ses affaires. Gars de bateau à l’origine, il a suivi les conseils de son médecin en se mettant au vélo pour rééduquer son genou après une blessure. Comme c’est un mec plutôt intense et passionné, il a ouvert une boutique à San Rafael au début des années 1980. Il s’est mis à faire ses propres vélos, puis s’est lancé dans une première production massive, avec un premier conteneur de 300 vélos en provenance de Taïwan. Comme la demande dépassait largement les capacités de sa boutique, Marin, fabricant de vélos, s’établit en tant que tel à San Anselmo en 1986. D’entrée, Marin se consacre au haut de gamme et à la performance avec une certaine obsession pour la légèreté.

Début des années 1990, l’équipe Marin est composée des meilleurs athlètes en vélo de montagne. Les Jurgen Beneke et autres roulent sur des Marin. Vu que le souci d’une double suspension efficace fait aussi partie des obsessions des concepteurs de Marin, ils n’hésitent pas à s’associer à des spécialistes de la chose, comme John White, le «monsieur suspension» du coureur de formule 1 Michael Shumacher. Le fabricant ne pinaille d’ailleurs pas sur la modernité: logiciel 3D pour la création et hydroformage pour la fabrication sont adoptés.

 

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