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Hors-Québec

Roue libre à Cuba

07-02-2019
Cuba vélo

Lever de soleil près du campismo La Mula, à l’ouest de Santiago de Cuba

Le dégel des relations entre Cuba et les États-Unis des dernières années change en profondeur la petite île cubaine. En attendant la fin de la croissance de l’industrie touristique du pays, les cyclotouristes ont le chemin libre sur des routes exceptionnelles et encore tranquilles. Notre collaborateur a fait le tour de l’Oriente cubain en solo. Récit.

Nelson s’était levé à l’aube en vue de faire cuire des œufs frais pondus. Un café noir, deux morceaux de pain, trois cuillerées de confiture, une mangue juteuse. Manger en silence — le reste de la maison dort —, puis gonfler les pneus à 80, accrocher les sacoches au vélo, serrer la main de Nelson et quitter doucement Cajobabo par sa route principale et dans les lueurs de l’aurore.

Cuba vélo

Vélo au repos sur la route entre Holguín et Banes

Cuba velo

L’auteur-rouleur en mode relax, entre Boca de Yurumí et Baracoa

C’est la huitième journée de voyage depuis le départ de Holguín; ce sera la plus belle de ce tour de l’Oriente en solitaire. Avec ses routes de bord de mer, ses chaînes de montagnes et son chapelet de villes et villages qui racontent de larges pans de l’histoire de la révolution cubaine, la région est idéale pour le cycliste-voyageur curieux. Et ce tronçon est particulièrement remarquable.

Il y aura ce jour-là une bonne centaine de kilomètres jusqu’à Guantánamo, ville agréable qu’on oublie, dans l’ombre de la célèbre et controversée prison étatsunienne. Terrain plat, léger vent de dos, asphalte en bel état, aucune voiture à l’horizon. Je roule sans effort, grimpe sur le grand plateau et me laisse couler dans le paysage. Il y a parfois le cliquetis de la roue libre qui s’élève dans l’air immobile: la petite musique du cyclo.

Les premiers rayons de soleil étirent mon ombre et celle du vélo chargé. Ciel orangé et encore frais. Pédaler si tôt permet d’éviter une partie de la fournaise qui suivra — stimulé par une vague de chaleur, le mercure frôlera les 40oC tous les jours de ce voyage en avril (en règle générale, l’hiver demeure la meilleure période pour voyager à Cuba). Chaque kilomètre avalé avant 9h est précieux parce qu’il porte l’empreinte d’une certaine tiédeur nocturne. C’est encore plus vrai quand la mer soulève des embruns qui rafraîchissent les bras et chatouillent le visage.

Je pédale un long moment dans ce silence. Puis peu à peu, la route s’anime. Quelques camions lourds aux émanations noires. Des voitures, mélange de vieilles américaines et autres Lada soviétiques plus récentes. Beaucoup de motos et de vélos utilitaires. Mais surtout, toute la faune des bords de route : chèvres, cochons, chiens, poules, chevaux avec charrettes. Et des gens, bien sûr — qui attendent un bus, qui vendent des fruits, qui parlent entre eux, qui saluent de la main le cyclo qui passe. Des écoliers en shorts rouges m’acclament comme si j’étais quelqu’un. Cuba, un vendredi matin dans l’est du pays.

Velo cuba

La traversée de La Farola, au cœur des montagnes de la Sierra del Plurial

Terrain varié

Tout le trajet autour de l’Oriente cubain est à l’avenant. De Holguín à Bayamo, en passant par Banes, Baracoa, Santiago de Cuba (berceau de la révolution castriste et deuxième ville en importance au pays dont l’histoire et la riche vie culturelle méritent un arrêt prolongé sur le parcours) et une longue série de villages qui apparaissent à peine sur les cartes, le cycliste s’en met plein les yeux et les jambes au fil de journées découpées en tranches approximatives de 100 km. L’idée: rouler tôt, s’arrêter vers midi et profiter des villages dans l’après-midi.

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Le malecón de Baracoa, où la mer frappe aux portes de la ville

Il y a de tout sous le vélo: des chemins défoncés (quelque cinq heures pour franchir les 60 km qui séparent Moa de Playa Maguana), d’autres magnifiquement lisses qui laissent le loisir d’avancer à joli rythme et les yeux au loin. Il y a pour le regard des champs de cannes à sucre ou de blé d’Inde, des palmiers fouettés par le vent, des bananiers qui chauffent leur régime au soleil, des milliers de crabes qui font leur migration en plein milieu du chemin et qu’on finit par ne plus éviter. Il y a en récompense des coins de plage pour apaiser les muscles en fin de journée. Il y a des courbes d’élévation variées : du plat pour emmagasiner de la distance, et quelques solides montagnes pour le piquant. Entre la Sierra Cristal et la Sierra Maestra — là où Fidel Castro et ses compagnons de révolution ont trouvé refuge après leur débarquement chaotique du yacht Granma, en 1956 —, le terrain se fait varié, ondulant, parfois ardu et très souvent enivrant.

Ainsi l’exigeante route de La Farola, célèbre au pays parce que ce fut l’un des premiers grands ouvrages d’infrastructures construits par le régime de Castro. Une montée sévère depuis Baracoa — la plus charmante ville du parcours et la plus vieille du pays —, mais une descente exaltante vers Cajobabo, les mains serrées sur le guidon. La route suit en lacets un massif montagneux qui plonge vers la mer, offrant des vues splendides à travers une nature luxuriante. Et tout en bas, il y a Nelson qui attend à l’ombre d’un arbre le passage du cycliste annoncé par son ami de Baracoa

Cuba vélo

Une des casa particular

De casa en casa

Comme des milliers d’autres Cubains, Nelson a fait de sa petite maison une casa particular, ce réseau de chambres chez l’habitant qui donne la chance d’arpenter le pays par ses routes parallèles, loin des zones touristiques où s’entassent les vacanciers dans des formules tout compris. Depuis que le gouvernement a allégé les conditions d’obtention d’une licence, les casas se multiplient et forment une gigantesque courtepointe d’accueil.

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Une magnifique plage pour récupérer!

En échange de l’équivalent d’une vingtaine de dollars américains, le voyageur se voit gratifié d’une chambre fermée dans la maison de ses hôtes. L’affaire est souvent spartiate, mais certains réservent tout un étage aux invités, avec terrasse privée. Les casas offrent généralement le souper et le petit déjeuner. Chaque soir, le même scénario se répète: on s’informe de la santé du cycliste (et de celle du vélo), puis on demande quelle sera la prochaine destination. Des coups de fil sont passés, l’hébergement s’organise. Et parfois plus, comme cette mama Maria qui se préoccupait d’un œil que le vent et le sable m’avaient rougi et qui s’est chargée de trouver un médecin dans la demi-heure même si ce n’était manifestement pas nécessaire…

C’est là un réseau qui ajoute de l’âme à la route et aux paysages, qui permet de mieux comprendre le pays en effleurant le quotidien de sa population. À chaque maison son accueil et sa petite histoire, ses conversations autour du vélo et ses portes ouvertes sur la vie cubaine. Nelson, donc, qui fait le déjeuner à 5 h. Dans sa cour arrière, entre trois poules, je pare le cyclo pour la journée. Quatre sacoches sur le vélo, une autre au guidon. Un coup de chiffon sur le cadre. Il me semble que ces moments-là sont les plus beaux: savoir qu’il y a toute une journée de vélo devant, et encore bien d’autres ensuite. Savoir qu’on ne connaît rien de ce qui s’en vient. Savoir que ça ira, et qu’il y aura des gens au bout. Un peu d’huile sur la chaîne. Prendre de la vitesse et laisser traîner dans l’air le son de la roue libre. Cuba, un vendredi en pédalant.

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Repères

Avion : vol direct de Montréal vers Santiago et Holguín. Vérifier avant le coût pour votre vélo (Air Transat, 30$ par vol).

Argent : les guichets sont plutôt rares. Les retraits se font sur carte de crédit seulement (avance de fond). Utiliser de l’argent canadien pour changer dans les banques ou hôtel ($ us taxe de 10%).

Quand y aller : fin novembre à fin mars

Sécurité : Aucun risque à Cuba!

Faire la boucle de l’Oriente cubain ne représente pas un défi sportif ou organisationnel hors du commun.
En prenant son temps, on compte deux semaines de vélo. Les villes de Baracoa et de Santiago de Cuba méritent amplement des arrêts d’au moins 24 heures
La situation changera peut-être avec l’essor anticipé du tourisme, mais pour le moment, nul besoin de réserver l’hébergement. La région n’est pas la plus fréquentée par les touristes (Santiago de Cuba mise à part), et le réseau des casas particulares est étendu. Les guides de voyage proposent quelques casas, mais des applications mobiles comme Cuba Junky (qui ne demandent pas de connexion internet) offrent des listes plus complètes de ce qui existe.

Cuba compte énormément de cyclistes… mais pratiquement aucun commerce de vélos. Il est donc primordial d’avoir avec soi tout le nécessaire de dépannage d’un vélo.

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