Est-ce l’âge, le travail, le manque de structure, le sommeil? Je l’ignore. Mais il m’est devenu de plus en plus difficile de prévoir mon niveau de forme lors d’une journée donnée. C’est de ma faute. Mais je ne vais rien changer.
« Es-tu en forme? »
C’est la question à laquelle tous les cyclistes le moindrement compétitifs répondent de manière évasive.
« Bof. » « Pas tant. »
Il s’agit parfois d’une forme de tromperie. Le mensonge et la dissimulation font partie de l’arsenal de la guerre psychologique cycliste.
Mais comme tout le monde le sait, personne ne vous croit. Ceux qui disent tout le temps qu’ils ne sont pas en forme sont les premiers à filer comme des fusées.
Dans mon cas, la plupart du temps, la réponse est que je n’ai aucune idée.
Ce n’est pas une parade. C’est un fait.
Des fois je ne sens pas les pédales tellement j’avance et d’autres fois j’ai l’impression de traîner un coffre-fort sur l’asphalte (ou la poussière) attaché à ma tige de selle. Pourtant, au départ, rien n’indiquait que je penche d’un côté ou l’autre. Je suis tout le temps un peu cassé, jamais tout à fait non plus.
C’est comme si je n’arrivais plus à lire les signaux que m’envoie mon corps. Ou alors que ces signaux sont brouillés.
L’âge, la structure, le sommeil et le WSS
Bon, j’ai pu 20 ans. J’ai 20 ans x 2,5. Et un peu plus encore. Ma récupération est devenue une sorte de casse-tête.
Prenez la semaine dernière. Je participe aux Wednesday Worlds et je laisse presque tout sur la route. Le lendemain, je suis complètement détruit. La semaine suivante, scénario analogue, avec le même sommeil médiocre, mais je vole sur mon bike le jour après cet entraînement de dingue.
Seule différence, une petite séance de Normatech dans le divan avant le dodo.
J’ai de la difficulté à croire que mon niveau d’énergie général puisse être affecté à ce point par cette technique de récupération.
La structure
Plus le temps passe et plus j’essaie de prioriser les sorties de zone 2 (les vraies, qui durent longtemps et demandent un effort constant où, oui, on est en mesure de parler, mais avec difficulté quand même).
Je ne peux plus me défoncer 6 jours par semaine.
Mais sinon, c’est vrai, ma structure d’entraînement, c’est un peu n’importe quoi. Je ne fais presque plus de course. Je n’ai pas besoin de « peaker » à un moment précis. J’entretiens ma forme. Et je fais attention à mon alimentation avant, pendant et après mes sorties.
N’empêche, j’arrive mal à lire les signes de fatigue et à m’ajuster. Devrais-je recommencer à suivre un plan structuré? Est-ce que ça me tente? (Pas tant que ça, en fait…)
Gros dodo = meilleur prédicteur, mais…
Généralement, quand je parviens à soutirer 8 heures et plus de câlins à Morphée, je me sens comme un champion du monde. Je suis de bonne humeur. Je me sens bien, motivé, allumé.
Mais il m’arrive de quand même, ces jours-là, de me traîner sur mon vélo. Ou alors, de performer comme un dieu après n’avoir fermé l’œil que 6 heures.
À n’y rien comprendre. Sinon qu’une nuit ne fait pas toute la différence. En général, je dors assez bien.
Le boulot
Il existe une mesure d’effort globale pour chaque séance d’un exercice d’endurance qui s’accumule sous forme de fatigue composée. Le TSS, pour Training Stress Score.
À cela s’ajoute le WSS (pour Working Stress Score), que j’ai plus ou moins inventé, et qui désigne la fatigue liée au stress du travail. J’ai une entreprise, des mandats souvent exigeants, ça finit par tirer du jus sur ma batterie. Puis il y a le LWW, le L étant pour life. Parce que la vie aussi, c’est fatigant. (Maudites responsabilités d’adulte…)
Mais là encore, malgré des semaines de fou, tous les résultats sont possibles quand je monte à vélo. Les meilleurs comme les pires. Et je n’arrive pas à les prédire comme avant.
J’ai toujours mal
« J’ai tout le temps mal aux jambes, je suis tout le temps fatigué, je sais plus à quoi me fier », disais-je récemment à Mathieu Bélanger-Barrette, avant d’aller faire mon meilleur temps à vie dans un segment près de chez nous.
Peut-être que mon amour pour le whisky japonais y est pour quelque chose? Est-ce que quelques lampées d’un alcool fort pourrait brouiller mes signaux? En même temps, j’en bois une ou deux fois par semaine… Une once ou deux.
Je suis habitué à la souffrance. Je me mets constamment dans le trouble. Je collectionne les aventures à un niveau de difficulté totalement ridicule qui fait grimacer les impies du sport intense et autres personnes pour qui « être à bloc » ne fait pas partie du lexique quotidien.
Tout va bien. C’est mon quotidien. Vélo, boulot, dodo.
Puis, je pars en vacances au Mexique, prétendument pour y faire du gravel bike, et je me découvre une fatigue mentale et physique qui me fait fréquenter le bar de la piscine plus longtemps que les routes de terre et dormir 11h par nuit.
Il a fallu que je m’arrête pour que mon corps m’impose une pause.
Bref, quand vous me demandez si je suis en forme et que je réponds que je ne sais pas trop, ce n’est pas une tactique pour mieux démolir les autres aux sorties de groupe.
Je suis arrivé à ce moment de ma vie où mon corps ne semble plus m’appartenir. Je ne suis pas fâché de ça ni rien. Il doit y avoir moins de 1% de la population de mon âge qui tient ma forme. Mon Vo2Max est intact. Je bats encore mes propres temps sur certains segments (ça m’arrive encore plusieurs fois par semaine) et j’ai calculé que mes vitesses moyennes sont d’environ 20% supérieures à celles d’il y a dix ans (heureusement, parce que tout le monde va plus vite aussi!)
Mais je dois accepter que je vis dans ce que Phil Collins appelait « a land of confusion ». Un monde d’incertitude où les journées magiques existent encore, mais j’ignore quand elles se profilent alors qu’avant, je pouvais les conjurer sur demande. (faut dire que j’avais plus de structure…)
En même temps, je sais que si j’en faisais moins, que je me reposais plus, je serais sans doute à mon meilleur au moment voulu, mais il y a une part de moi qui veut seulement saisir toutes les occasions de me défoncer quand la forme est bonne. Je vis dans le déni de mon âge. Je me sabote. Je le sais.
Le plus fou, c’est que je n’ai pas envie d’autre chose. Je ne suis pas prêt à troquer la spontanéité pour les contraintes de la prévisibilité. Tant pis pour moi.