Non, je n’ai pas abandonné ce blogue.
C’est la vitalité nécessaire pour l’entretenir qui m’ont quitté, pendant de longues semaines.
La raison? Le 8 août, je me suis cassé le fémur en vélo de montagne.
Une chute bête, à basse vitesse. Il m’a fallu jusqu’à aujourd’hui pour être en mesure de rassembler l’énergie nécessaire afin de reprendre un travail d’écriture (que je ne sous-traite pas à l’IA, lol).
Passons sur la chute elle-même, que je vous raconterai un peu plus tard. C’est de privation et de priorités dont il sera ici question. Mais plus encore : comment le vélo m’a appris à me priver de vélo.
Revenir à la base
Pendant les jours suivant la chute, c’était comme si on avait éteint la lumière dans ma tête.
Je me suis retrouvé dans une ambulance, une urgence, une salle d’opération, une chambre d’hôpital. En prime, j’en suis sorti avec une tige de métal dans mon fémur pour le tenir en place, trois cicatrices, une jambe qui ne m’appartenait plus et donc l’impossibilité de me déplacer semi-normalement, ou même de dormir comme il faut.
J’avançais dans la maison avec une marchette. J’avais si peu d’énergie que lire dix pages d’un livre m’épuisait. Je voulais tout le temps dormir, mais j’avais tout le temps mal, dans toutes les positions. J’étais assailli plusieurs fois chaque nuit par des cauchemars desquels je m’éveillais en nage.
Toutes mes priorités avaient été anéanties. On avait effacé les apps de mon écran d’accueil mental. Je me suis d’ailleurs rapidement fait à l’idée que je ne roulerais probablement plus cette année. Je me suis aussi rendu compte, tout aussi rapidement, que le retour aux fonctions de base de mon corps serait dur, douloureux, et surtout ennuyeux.
Je revenais à la base : réapprendre à marcher. J’ai pris la chose comme un nouveau défi. Comme me disait un ami : ton esprit d’athlète ne t’as pas quitté. Cette fois, j’allais mettre toute la discipline et la volonté dont j’étais capable à guérir.
Trois séances de physio par jour à la maison. Voilà à quoi j’en étais réduit. S’y sont ajoutées des marches dans la rue. D’abord 100m, puis 200, puis 300. Puis, rapidement, 1km. Deux fois par jour.
C’est plaaaaate
Pour reprendre l’idée d’Albert Camus en la tordant un peu : y’a quand même des limites à imaginer Sisyphe heureux.
Recommencer chaque jour une série d’exercices douloureux et ennuyeux n’a rien de particulièrement réjouissant.
Mais même réduit à une fraction de moi-même, sur le plan physique, j’étais, mentalement, la même personne capable d’aligner des intervalles punitifs et des sorties où je m’esquinte le corps en entier. Avec un but: être meilleur. J’avais appris la discipline en pratiquant mon sport favori en poussant la performance à un niveau parfois absurde (jusqu’à me donner envie de vomir parfois). J’appliquais cette même capacité d’abnégation et d’oubli de soi à la guérison.
J’ai rapidement progressé. Je suis devenu la mascotte de la rue en rallongeant mes marches et en retrouvant un peu de souplesse dans mon pas. Tout le monde me parlait de mes progrès.
Je me suis tenu loin des pensées sombres. Ma blonde n’en revient pas encore de mon moral d’acier : je me suis très peu plaint, j’ai essayé de trouver des choses amusantes à faire pour meubler mon temps. Je me suis fait à l’idée et me suis convaincu que j’avais malgré tout de la chance : l’opération s’était bien passée, on me promettait de revenir à la normal et je ferais tout pour y parvenir.
Les visites chez le physio et le médecin sont devenus des jalons. Les progrès devenaient visibles. Même si je reprenais les mêmes gestes de manière systématique chaque jour, je me suis mis à prendre plaisir à ce processus de guérison répétitif et assez peu stimulant.
C’était beaucoup la faute au vélo qui m’a appris à souffrir. À recommencer. À m’emmerder pour ensuite m’amuser.
Peut-être qu’il faut imaginer Sisyphe heureux, finalement. D’autant que ma condamnation, à moi, est temporaire.