Tadej POGACAR et Isaac DEL TORO
Désolé d’y revenir avec du retard. J’étais en vacances pour la fin du Tour.
C’était un peu plate, non? Je ne me souviens pas d’avoir regardé un Tour de France avec aussi peu d’intérêt depuis longtemps. Des amis m’ont même confié avoir totalement décroché après la première semaine.
C’est l’histoire de toutes les grandes dominations sportives : quand un athlète plus grand que nature écrase la concurrence comme l’a encore fait Tadej Pogačar sur le Tour cette année, l’absence de suspense tue une partie du plaisir.
Et en même temps, on se sent particulièrement choyés de pouvoir assister à cette ère incroyable dans le cyclisme : celle où un géant qui évolue sur tous les terrains parvient à presque tout remporter. Ou sinon, il termine sur le podium. Je parle des classiques, des monuments, de Strade Bianche, du Giro, des championnats du monde ou des Grands Prix Cyclistes de Québec et Montréal (surtout Montréal, quand il ne fait pas don de la victoire à un coéquipier comme l’an dernier).
On assiste à la domination d’un talent rare que l’on croyait totalement disparu du cyclisme à l’ère de la surspécialisation. Quelqu’un qui ose et qui semble s’amuser de gagner.
J’en profite d’ailleurs pour me dédire : j’écrivais en début de Tour que la victoire offerte à Issac del Toro à Barcelone était une simple transaction. Il appert finalement que le quintuple gagnant du Tour était prêt à même sacrifier une victoire d’étape pour aider son coéquipier à tenir bon et le hisser sur le podium à Paris, sans parler de lui permettre d’emporter chez lui le maillot blanc du meilleur jeune. C’est tout à son honneur.
Il y a bien eu quelques histoires parallèles intéressantes. Dont la forme ahurissante de Richard Carapaz qui a offert un Tour plus que très honorable pour son escouade EF Education-EasyPost. On a aussi eu droit à des étapes enlevantes, qui s’apparentaient à des classiques et où les stratégies d’équipes et les multiples attaques, échappées, chasses, reprises et autres faits d’armes ont offert un excellent spectacle. Quant à la course aux points pour le maillot vert, elle a elle aussi été enlevante.
Enfin, le passage dans la Butte Montmartre à Paris n’a pas déçu et avec une légère modification du parcours, celui-ci est désormais une bataille entre puncheurs et sprinteurs, ce qui rend la 21e et dernière étape nettement plus intéressante qu’autrefois. Le duel Pogi-MvdP sur les derniers kilomètres était époustouflant.
Dernier point intéressant : Remco Evenepoel tient désormais bon dans la haute montagne et peut aspirer à remporter d’autres grands tours que la Vuelta. Celui de France? « Quand Pogi ne sera pas au départ, peut-être », a-t-il lui-même concédé.
Mais le résultat final, celui qui compte vraiment et dont on se souviendra avait été décidé bien plus tôt, depuis l’envolée de Pogačar dans le Tourmalet. L’abandon de Vinegaard, qui ne semblait de toute manière pas très menaçant, a fini de sceller l’histoire de la course.
Répétons-le : toutes les grandes dominations sportives génèrent une légère amertume (ou un ennui) qui vient avec l’absence de suspense. Hamilton ou Shumacher en F1. Les Bulls de Jordan de 1991 à 1993, puis de 1996 à 1998 (Jordan a été 10 fois le meilleur pointeur de la NBA). Les 428 semaines passées en tête du classement de Novak Djokovic au tennis. Toutes ces histoires sont celles de géants, plus grands que leur sport, qui finissent par l’écraser un peu. Et notre plaisir de spectateur avec.
À moins de prendre un peu de recul et de constater qu’on vit une époque formidable, que cette domination est 1000 fois plus palpitante que celles de la Sky (avec Wiggins, Froome, Thomas, et Bernal -alors que l’équipe avait changé de nom, pour INEOS-) Pogi semble avoir retrouvé le plaisir de gagner, si l’on compare à l’an dernière, où il paraissait s’emmerder un peu. Peut-être est-ce justement son « side-quest » en faveur du jeune del Toro qui le motivait. Ou l’idée de passer, encore une fois, à l’histoire, avec le sentiment d’écrire sa propre légende.