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Reportage

En 74, tout était beau (air connu)

30-05-2019
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Eddy Merckx, alias « le Cannibale» s’impatiente, tandis que Raymond Poulidor s’accroche. Photo: Pierre Hamel

Les athlètes l’ont répété ad nauseam, les passionnés de sport aussi: la présentation de grandes rencontres sportives déclenche parfois une vague de popularité sans précédent et de brillantes carrières. Un cliché, diront plusieurs. Mais, à l’occasion, elle change également le cours d’une existence. Histoire d’un ti-cul qui a passé une partie de sa vie à suivre le peloton.

Genève, le 27 novembre 1971, au Congrès de l’Union cycliste internationale (UCI). Le secrétaire général de cette organisation, Michal Jekiel, s’avance tranquillement au micro et annonce que «les Championnats du monde de cyclisme de 1974 sont accordés au Canada, à l’unanimité». Guy Morin, alors président de l’Association cycliste canadienne, est fou comme un balai. Il tombe dans les bras du journaliste Louis Chantigny, embrasse le commentateur sportif Claude Mouton et l’organisateur sportif Federico Corneli. Ils ont bien raison de fêter, puisque pour la première fois dans les annales du cyclisme moderne, cette grande manifestation sportive se tiendra hors de l’Europe. Je ne le sais pas encore, mais cette annonce va changer ma vie.

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Photo: PIerre Hamel

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Les années 1960

Le Tour du Saint-Laurent, une course par étapes organisée par Yvon Guillou (voir p. 54), est l’épreuve phare du cyclisme au Canada. Je dévore les reportages de Louis Chantigny dans le journal La Patrie. Les coureurs viennent de partout dans le monde. Une véritable épopée.

En septembre 1963, c’est le retour des six jours cyclistes à Montréal. Mon père voit bien mes yeux briller! Nous débarquons au centre Paul-Sauvé. L’atmosphère est électrisante… et enfumée. On refuse du monde à l’entrée. Les Italiens envahissent l’amphithéâtre en fin de soirée et encouragent leurs idoles Nando Terruzzi et Leandro Faggin. Les Québécois n’ont d’yeux que pour le Belge Émile Severyns, un coureur très spectaculaire. J’ai un faible pour le Suisse Fritz Pfenninger, qui fera plus tard équipe avec un certain Guy Morin, qui sortira de sa retraite en 1964. Pendant une dizaine d’années, ce rendez-vous avec les funambules de la piste illuminera ma passion du cyclisme.

C’est aussi l’âge d’or de la classique Québec-Montréal, la course sur route amateur la plus longue au monde. Pour moi, l’été est également synonyme de vacances au chalet de mes grands-parents, à Pointe-du-Lac – à moins d’un kilomètre du chemin du Roy. Chaque année, je cours littéralement à la rencontre du peloton qui file vers Montréal. Mon coureur favori, l’Italo-Québécois Aurelio Battello, s’est-il échappé? À moins que ce ne soit l’ancien champion de Lombardie, l’orgueilleux Giuseppe Marinoni? Toujours, le spectacle offert par ces forçats de la route est impressionnant. Un trop bref instant de bonheur.

Montréal, le 14 août 1974

Championnats du monde montreal 1974

Affiche des Championnats du monde de Montreal en 1974

C’est le grand jour. Les épreuves sur piste débutent au vélodrome construit in extremis derrière le Cepsum de l’Université de Montréal. J’ai lâché mon travail d’été – au grand dam de ma mère – afin de me concentrer sur «mes » Championnats du monde. En fait, j’avais offert mes services aux responsables de l’organisation de ces Championnats… Heureusement, ils n’ont pas retenu ma candidature. Je suis libre. J’ai acheté mon premier vrai appareil photographique. J’ai l’intention de faire mon propre reportage, que j’ai d’ailleurs commencé une dizaine de jours avant la tenue de la compétition: en effet, lors d’une de mes sorties à vélo, j’ai réussi à m’accrocher à un quatuor tchèque qui roulait en file indienne sur la rue Sherbrooke Est. Non mais, quel beau toto!

Championnats du monde 1L’emplacement du vélodrome (6500 places), au pied de la falaise du mont Royal, est magnifique. Le lieu est magique. J’assiste, pour la première fois, à une grande compétition internationale sur une vraie piste. J’y suis tous les jours. Tout un show. Les Russes dominent outrageusement chez les amateurs – le cyclisme avait deux fédérations, l’une amateur et l’autre professionnelle. Plusieurs ont le béguin pour les sprinteuses américaines. Le Français Daniel Morelon, une des grandes vedettes du sprint mondial, perd son titre en quart de finale (il termine en 8e position) alors que le Tchèque Anton Tkác décroche la médaille d’or, la première de son pays depuis 1893. Il répétera d’ailleurs cet exploit deux ans plus tard aux JO de Montréal. Dans la même épreuve, le jeune Québécois André Simard tire son épingle du jeu. Et on découvre live de nouvelles disciplines dont l’une d’entre elles – la poursuite par équipe – est un véritable ballet. Une semaine inoubliable.

C’est sous un soleil de plomb que se dispute le 100 km contre-lamontre, épreuve qui n’est plus inscrite au programme des Championnats du monde. Sur la route Transcanadienne, face à un vent à écorner les bœufs, les quatre coureurs de chacun des pays se relaient à tour de rôle afin de franchir la distance dans le meilleur temps. L’équipe suédoise l’emporte de superbe façon. L’équipe canadienne, toute québécoise, tient son bout face aux Européens. Marc Blouin, Gilles Durand, Serge Proulx et Robert Van den Eynde terminent en 17e position, une seule seconde derrière les Belges. Un exploit en soi.

Magazine L'équipe 1974

Magazine L’équipe 1974

Le dimanche 25 août, c’est la présentation de l’épreuve-reine de ces Championnats du monde: la course sur route professionnelle autour du mont Royal. Encore une fois, le lieu est magique. J’ai déjà eu l’occasion de voir les Jean Lessard, Marc Blouin, Robert Van den Eynde se colleter devant quelques milliers de spectateurs sur une partie de ce parcours. Rien à voir cependant avec ce qui nous attend en ce dimanche béni. Un circuit très, très costaud : la montée de Camillien-Houde, celle un peu casse-pattes de la Polytechnique, la face de singe sur McCulloch. Du monde partout et de toutes les nationalités. Un vrai beau vivre-ensemble. Une foule évaluée à 200000 personnes par la police de Montréal. Et un peloton de classe internationale. Les meilleurs au monde sont au rendez-vous.

Le Belge Eddy Merckx, surnommé «le Cannibale», a connu selon certains experts une p’tite saison : seulement 33 victoires! Merckx est très orgueilleux, et il a bien l’intention d’enfiler son troisième maillot arc-en-ciel sur l’estrade d’honneur, boulevard Édouard-Montpetit. La course est dominée par l’équipe française. Francis Campaner et surtout Bernard Thévenet caracolent en tête une bonne partie de la course. Le Belge est en embuscade au sein du groupe de chasse. Au fil des tours, Thévenet accroît son avance. Merckx s’impatiente. Quand il décide que tout cela a assez duré, il fond littéralement sur le Français. L’issue de la course ne laisse plus alors aucun doute. Raymond Poulidor fait illusion, mais quelques coups de pédale et de reins propulsent le plus grand coureur de tous les temps vers la victoire. «Je ne suis pas encore fini et je l’ai définitivement prouvé aujourd’hui», conclut le Belge.

Épilogue

Durant ces Championnats, j’ai aussi découvert à quel point lire au sujet du vélo pouvait être jouissif. Les longs papiers de Foglia dans le journal La Presse, les fabuleuses chroniques de Patrick Straram, le Bison Ravi, dans le quotidien Le Jour, et celles, toujours aussi évocatrices, des journalistes français de L’Équipe m’ont ému et ont allumé une étincelle.

Après les Jeux olympiques de Montréal en 1976, j’ai exploré le monde du vélo de l’intérieur. Grâce à Vélo Mag, j’ai côtoyé de véritables passionnés de la course lors de nombreux événements : le Tour de l’Abitibi, le Tour de Beauce, les Championnats canadiens, les Coupes du monde féminines, le Grand Prix des Amériques, et j’en passe. J’ai aussi suivi les meilleurs coureurs et coureuses du Canada et du Québec un peu partout sur la planète, aux Jeux olympiques, aux Championnats du monde et au Tour de France. J’ai même rencontré Eddy Merckx à trois reprises

Pas de doute, l’année 1974 aura été un tournant dans ma vie.

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