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Reportage

Les vélos québécois d’hier à aujourd’hui

11-04-2019
Ryffranck handmade quebec

Jean-Pierre Ryffranck

Derrière l’apparente diversité de l’offre des vélos commercialisés au Québec, l’éventail de choix s’est resserré au cours des trente dernières années à un marché principalement contrôlé depuis l’Asie, outre quelques incursions européennes. Il existe pourtant une tradition de vélos québécois qui perdure, bon an mal an. Petite histoire du vélo made in ou tout du moins conçu au Québec.

L’histoire du vélo fabriqué au Québec s’ordonne à partir d’un point de référence très clair: avant et après la naissance de l’atelier de Giuseppe Marinoni, fondé en 1974 dans des locaux modestes occupés jusquelà par le magasin de motoneiges de la famille de son épouse, Simone. Ancien coureur cycliste au palmarès intéressant, Marinoni s’est installé et a pris pays, à l’instar d’autres ressortissants italiens, au cours des années 1960.

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Les artisans

Gachon Cycle

Au XXe siècle, les premiers vélos de qualité destinés aux passionnés ont été fabriqués par un immigrant belge, Henri Van der Auwera. Arrivé à Montréal en 1923, il est connu sous le nom d’Henri Gachon.

Champion de maintes courses en Italie et en Amérique, Giuseppe Marinoni était formé au métier de tailleur d’habits, comme nombre des fils de son pays d’origine. Mais il y a une demande au Québec qu’il perçoit très bien: redonner une seconde vie à des cadres abîmés et, surtout, répondre au besoin de vélos sur mesure. Les amateurs sont de plus en plus nombreux: la pratique du cyclisme sur piste et les championnats du monde tenus à Montréal en 1974 encouragent l’intérêt envers des vélos de qualité.

Marinoni se rend en Italie en compagnie de son mécanicien habituel en vue d’apprendre l’art de construire des vélos légers et racés. C’est Mario Rossin, ouvrier attitré chez Colnago, qui lui enseignera le métier. À Montréal, Marinoni devient pratiquement le seul à proposer de fines montures taillées sur mesure. Pendant des années, il aura le quasimonopole des vélos de course sur les routes du Québec. «À l’époque, au moins 70% des pelotons de coureurs roulent sur des Marinoni», indique Simone Marinoni. Aux Olympiques de 1976, déjà, deux des quatre membres de l’équipe canadienne du contre-la-montre sur route utilisent des vélos signés Marinoni.

«À l’époque, au moins 70% des pelotons de coureurs roulent sur des Marinoni.»

Simone Marinoni

L’équipe féminine américaine aux Jeux olympiques de 1984 à Los Angeles remporte respectivement l’or et l’argent à l’épreuve sur route en chevauchant des Raleigh-Marinoni. En 1985, les vingt-cinq vélos de l’équipe Raleigh USA, peints en rouge et noir et pilotés par de grands champions tels Andy Hampsten et Davis Phinney, sont en fait des Marinoni.

Au Québec, Raleigh possède longtemps une manufacture de vélos bas de gamme à Waterloo, dans les Cantons-de-l’Est.

«À l’époque, au moins 70% des pelotons de coureurs roulent sur des Marinoni.»
Simone Marinoni

Marinoni soude également les modèles haut de gamme du fabricant beauceron Vélo Sport, lequel détient une part importante du marché populaire. Sous la bannière commune Procycle, plusieurs marques sous licence seront fabriquées ou assemblées à Saint-Georges, en Beauce, au fil du temps: Peugeot tout autant que Rocky Mountain, Miele et Mikado. La célèbre enseigne italienne Colnago est d’ailleurs distribuée au Québec par Procycle depuis 2015.

L’usine de la Victoria Precision, située dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, confectionnera aussi des vélos pour monsieur et madame Tout-le-Monde, de même que quelques vélos un peu plus haut de gamme sous la marque Leader. L’entreprise a fabriqué des vélos à Montréal entre 1941 et 2004, avant de fermer ses portes devant la concurrence asiatique. Au moment de la fermeture, 250 ouvriers travaillaient encore à la fabrication de vélos.

Marinoni n’est cependant pas le premier à avoir fabriqué des vélos au Québec. Au XXe siècle, les premiers vélos de qualité destinés aux passionnés ont été fabriqués par un immigrant belge, Henri Van der Auwera. Arrivé à Montréal en 1923, il est connu sous le nom d’Henri Gachon. En marge de son emploi de mécanicien automobile, ce passionné fonde le Club cycliste canadien, le CCC. Très tôt, il construit des cadres de vélo dans son garage. Son fils, adoptif, Pierre Gachon, sera le premier Québécois à courir le Tour de France en 1937, sur une monture à son nom. Le nom de Gachon est d’ailleurs très étroitement associé au développement du sport cycliste.

Henri Gachon va fabriquer les vélos de piste des meilleurs coureurs montréalais, mais également de plusieurs coureurs étrangers. Dans l’immédiat après-guerre, la compagnie se diversifie grâce à la main-d’œuvre bon marché provenant d’une école de réforme. En Italie, des fabricants utilisent la main-d’œuvre très peu payée des pénitenciers afin de réduire leurs prix, ce qui entraîne dans l’aprèsguerre l’invasion de vélos bas de gamme en Amérique. Cycles Gachon sera éventuellement absorbé par le géant CCM, lequel continue jusqu’à aujourd’hui d’occuper une place importante du marché populaire.

Le boom

Marinoni giussepe

Photo: Cycles Marinoni

L’entreprise de Giuseppe Marinoni connaît son pinacle lors de l’explosion du sport cycliste au Québec à compter des années 1980. Plusieurs autres constructeurs de vélos québécois haut de gamme font leur apparition et profitent eux aussi de cette nouvelle ferveur.

À Montréal, on peut croiser à compter de 1979 les vélos Le Croco, fabriqués par un expatrié tchèque jusqu’au milieu des années 1980. Les vélos dessinés par le Hullois Gilles Bertrand jouissent quant à eux d’une excellente réputation et d’une finition impeccable; peu de gens savent alors que les vélos soigneusement créés par ce marchand de vélos passionné sont pour la plupart soudés à la main par Giuseppe Marinoni.

De même, dans ce Québec en plein élan cycliste, des montures de course sont composées pour Pierre Hutsebaut, un entraîneur réputé. Du côté de Trois-Rivières, les Cycles Limongi sont connus à l’époque. À Sherbrooke, JeanGuy Lemire fabrique quelques cadres, mais c’est surtout JeanPierre Ryffranck, un Flamand d’origine, qui est renommé dans les Cantons-de-l’Est. Entre le début des années 1980 et le milieu des années 2000, il fabrique moins de 500 cadres, avec un grand souci du détail. Spécialiste en métallurgie, il ne fait que des vélos sur mesure très haut de gamme, soudés à l’argent. Les commandes viennent de partout en Amérique du Nord. Ses clients attendent volontiers leur tour et sont prêts à débourser plus qu’ailleurs afin de profiter du supplément d’âme des Ryffranck. La peinture de ces vélos est, pendant les ultimes années de production, confiée à Marinoni. Ce dernier est aujourd’hui un des rares artisans qui subsistent.

Chez Marinoni, on continue à produire chaque semaine des vélos en acier selon les standards classiques en même temps qu’on importe les cadres en carbone. En ce moment, le commerce de vélos soudés à la main profite d’un engouement général pour le vintage, et un documentaire de Tony Girardin consacré à Giuseppe Marinoni a eu pour effet de doper les ventes de beaux vélos classiques signés par l’artisan.

Du côté de Québec, Cycles Golem crée quelques vélos de route à la main, selon les requêtes précises d’aficionados. On trouve aussi Bicycles Falardeau, qui a produit des cadres un certain temps tout en important pour l’essentiel des cadres fabriqués ailleurs, comme c’est devenu la norme.

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Des petites productions jusqu’aux grands Tours

Devinci Factory felix gauthier

À Saguenay, Devinci est peut-être la marque québécoise la plus réputée. Elle produit des vélos haut de gamme, de même que le Bixi à l’intention de Montréal et de nombreuses villes sur la planète.

Dans les années 1990, la vague d’enthousiasme soulevée par le vélo de montagne a encouragé la naissance de Cycles Balfa à Montréal. L’entreprise a compté dans le développement des vélos de descente et a fabriqué au Québec près de 1000vélos par année avant de disparaître après avoir été rachetée par Procycle.

Exprezo Hugo Bardou

Hugo Bardou, Fondateur de Xprezo

C’est à Bromont, un centre important pour le cyclisme, qu’opère la compagnie Xprezo (la production est cependant actuellement en veilleuse), vouée entièrement à la fabrication de vélos de montagne haut de gamme. On voit des vélos de la marque sillonner les sentiers de la région, mais aussi ceux d’Europe, où les Xprezo sont très appréciés par les amateurs de vélo pas comme les autres.

Du grand bond en avant qu’a connu le Québec dans la production de vélos de qualité au cours des années 1980 et 1990 sont nées d’autres entreprises devenues majeures. On a beaucoup parlé de Cervélo, dont les origines sont à situer à l’Université McGill, bien que l’entreprise soit désormais lancée en orbite loin de son lieu de naissance. Après tout, Cervélo a remporté un maillot rose du Giro d’Italie grâce au coureur Ryder Hesjedal.

Guru et Argon 18 prennent, au départ, appui sur les capacités de production et les différents services techniques assurés par Cycles Marinoni à Terrebonne. Puis elles finissent par voler de leurs propres ailes. Sauf en ce qui concerne le modèle bas de gamme, les cadres en carbone de Guru seront tous façonnés à la main à Laval – ce sera d’ailleurs le seul fabricant québécois à assurer une production de cadres en carbone. Une suite de soubresauts aura cependant raison de l’entreprise: Guru a déclaré faillite en début d’année 2016.

Pour sa part, Argon 18 a vite délocalisé sa production vers l’Asie. L’entreprise fondée pas l’ancien cycliste Gervais Rioux commandite l’équipe professionnelle européenne Bora Argon 18, une des rares équipes continentales pros à inclure la marque d’un fabricant de vélo dans son nom. L’entreprise montréalaise est associée à de nombreux triathlètes. Sa visibilité est plus grande que jamais, et des Argon 18 roulent sur toutes les routes du monde.

Argon 18 astana

À Saguenay, Devinci est peut-être la marque québécoise la plus réputée. Elle produit des vélos haut de gamme, de même que le Bixi à l’intention de Montréal et de nombreuses villes sur la planète. Les Devinci ont gagné quelques coupes du monde de descente et bénéficient d’une belle visibilité dans de grands rendez-vous cyclistes tels le Grand défi Pierre Lavoie. Même si quelques cadres en alu (et le Bixi) sortent de l’usine de Saguenay, ceux en carbone sont fabriqués ailleurs.

Avant tout un industriel du vêtement de sport, Louis Garneau produit depuis quelques années sa propre gamme de vélos, à partir de cadres fabriqués en Asie. Outdoor Gear Canada, le distributeur de produits cyclistes, vend sous sa marque maison Opus des vélos bien pensés. À Québec, l’entreprise Magma Développement fait commerce de quelques vélos et de roues sous le nom de Spherik. Quant à l’entreprise Apogée, plus connue jusqu’à maintenant par sa collection de vêtements, elle lance cette année sa première série de vélos et de roues. Ces produits, de la même façon que ceux de la plupart des fabricants québécois, sont certes réalisés dans de grandes usines asiatiques, mais ils sont nés de l’imagination et de l’expertise des cyclistes d’ici.

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