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Reportage

Major Taylor, l’homme le plus rapide du monde

21-05-2016

Il est le Eddy Merckx de son temps. Et comme Merckx, sacré champion du monde à Montréal en 1974, Major Taylor a aussi conquis un titre mondial dans la même région en 1899.

Cette année-là, au vélodrome Queen’s Park de Verdun, des courses internationales accueillent les meilleurs cyclistes. Le vélo est à l’époque un des sports les plus populaires du monde occidental.

Premier Noir de l’histoire à connaître une grande carrière sportive internationale, Major Taylor triomphe partout. On l’applaudit en Amérique, en Europe et en Australie. Immense vedette, il n’en est pas moins sans cesse victime de racisme. Lui reprochant ses origines, et pour bien lui faire sentir son statut d’infériorité, on l’appelle en rigolant « Majah » Taylor, imitant de la sorte un accent lent du Sud américain. Le plus grand de tous les temps le serait-il moins simplement à cause de la couleur de sa peau ?
 

Le prodige

Marshall Walter Taylor de son vrai nom, Major Taylor est né en 1878 en Indiana. À 12 ans, il est remarqué par un marchand de cycles. Doué, il l’est. Très. Contre un petit salaire et un vélo tout neuf, il exécute des figures acrobatiques. Il sera également mécanicien de vélo. Mais surtout, le voilà bientôt coureur. Amateur, il gagne. Or le racisme le poursuit. Les menaces fusent à son endroit, dans ces États-Unis d’Amérique où la couleur de la peau est envisagée comme un déterminant définitif des capacités et de la place de chacun.

À 18 ans, Major Taylor passe chez les professionnels. Il participe à des courses de Six Jours, notamment au Madison Square Garden. Les victoires s’accumulent. La gloire est à lui.

Les championnats du monde de vitesse sur piste se déroulent à Montréal du 9 au 11 août 1899. Le 29 juillet, une publicité parue dans le journal La Patrie précise que 3000 $ seront partagés par les professionnels qui prennent part à la course, soit l’équivalent en dollars constants d’environ 70 000 $ aujourd’hui. Les sièges réservés sont vendus au coût de 50 et 75 ¢ chacun, et on doit débourser 6 $ pour une loge de six places.

Taylor arrive par train trois jours avant l’épreuve. Il est accueilli en héros. La presse chante ses louanges.

Construit en 1898, le vélodrome de Queen’s Park est tout de bois. Il peut contenir entre 8000 et 12 000 spectateurs, selon la configuration des gradins. La piste de ces championnats du monde est inaugurée le 24 mai. La fanfare joue le God Save the Queen britannique, puis elle enchaîne avec La Marseillaise, l’hymne national français qu’on chante volontiers au Canada français comme symbole de ralliement. Ce sont d’ailleurs des Canadiens français qui ont construit le vélodrome. Une majorité de coureurs cyclistes du temps viennent de Montréal mais, comme l’a montré l’historien Donald Guay, les francophones occupent une place quasi nulle dans ces championnats.

Des tentes de coton blanc bordent la piste. Une centaine des meilleurs coureurs du monde s’y entassent, protégés du soleil. Vêtus de maillots en laine rayés, les cyclistes sont prêts à bondir sur la ligne de départ. La foule les observe s’échauffer avec passion.

Pendant les trois jours que dure l’événement, 45 000 personnes vont se masser au vélodrome. Le maire de Montréal, Raymond Préfontaine, et le gouverneur général, le comte de Minto, sont dans les gradins. Cette compétition cycliste est à l’époque la plus grande manifestation sportive jamais tenue au Québec. Et qui dit sport dit alors paris sportifs plus ou moins légaux…

Lors de la course du demi-mile, Major Taylor joue au chat et à la souris avec ses rivaux Charles McCarthy et Nat Butler. Après une lutte serrée, Taylor coiffe McCarthy sur le fil d’arrivée. Il fait un tour d’honneur, bras tendus au ciel, avant de constater qu’un officiel déclare McCarthy vainqueur. La foule est dégoûtée et jette des projectiles sur la piste en guise de protestation.

Pour la course du mile, Taylor doit affronter deux frères, Nat et Tom Butler, qui promettent de ne pas lui faire de cadeau. Sur la ligne de départ, il y a aussi un champion canadien, Angus McLeod, et le Français Gaston Courbe d’Outrelon. Coup de pistolet du départ : les coureurs s’élancent. Les muscles tendus peinent à augmenter rapidement la cadence. Mais la course est engagée. Taylor se trouve prisonnier du petit peloton. Au moment d’entreprendre le dernier tour de piste, il pointe le nez comme troisième homme. À la ligne d’arrivée, une foule en liesse se rend compte que Taylor est le premier Afro-Américain à être couronné champion du monde. Il a vingt ans. De mauvaises langues diront que le nouveau champion n’avait pas comme opposants les meilleurs compétiteurs.

Champion au long cours

La suite de sa carrière montre pourtant que Major Taylor est d’une classe tout à fait à part. Après ces championnats de Montréal et avant la fin de l’année 1899, Taylor remporte encore 22 épreuves différentes.

En 1901, Major Taylor prend part à une série de courses en Europe à titre de vedette principale. Il affronte des coureurs français, italiens, allemands, belges. Des 57 courses qu’il dispute cette année-là, il en remporte 40 !

Le champion prendra sa retraite sportive à l’âge de 32 ans, après avoir décroché une multitude de victoires et de records. Ses affaires et sa vie personnelle tournent mal. Il tente sans succès de vendre son autobiographie.

C’est à Chicago, sans le sou, tout à fait oublié et déconsidéré, que Major Taylor meurt en 1932. Sa dépouille ne fait même pas l’objet d’une inscription au cimetière. C’est en 1948 seulement qu’un groupe de ses admirateurs le fera exhumer pour lui offrir une sépulture digne de son passé de héros populaire.

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