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Reportage

Une histoire d’ici

03-04-2019
Marc Lemay velo montagne mtb mont-ste-anne

Les Californiens ont peut-être inventé le vélo de montagne, mais les Québécois peuvent certainement revendiquer la paternité de son organisation.

Voici l’histoire d’un organisateur talentueux et celle d’un administrateur ambitieux qui, à force de beaucoup de travail et d’un peu de chance, ont hissé ce sport marginal sur la scène mondiale.

Lorsque le vélo de montagne sort des frontières californiennes au début des années 1980, le Québécois Patrice Drouin, qui vit en ColombieBritannique, est happé par ce nouveau sport. Il s’est d’abord rendu dans l’Ouest pour vivre sa passion du ski alpin, mais à son retour au Québec, le jeune homme décide de faire connaître le vélo de montagne.

Marc Lemay velo montagne mtb mont-ste-anne downhill

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Partir de zéro

Marc Lemay velo montagne mtb mont-ste-anne

Départ au mont Sainte-Anne, en 1991

Rapidement, Patrice Drouin crée l’Association québécoise de vélo de montagne (AQVM) et veut ratisser large dès le début: courses sanctionnées par une organisation, formation d’officiels, développement de sentiers, formation de guides de vélo de montagne dans les chemins forestiers… Tout est à créer !

En 1989, Marc Lemay, organisateur de courses et administrateur présent dans le monde cycliste depuis une dizaine d’années, réunit tous les acteurs internationaux du vélo de montagne et leur demande s’ils veulent créer une fédération internationale afin d’harmoniser les règles et transformer ce loisir en un véritable sport organisé, et ce, dans le but d’en assurer le développement. « J’ai vite découvert que ce sport serait extraordinaire si nous pouvions le fédérer correctement », se souvient l’ancien organisateur du Tour de l’Abitibi, cette prestigieuse compétition de cyclisme sur route de calibre mondial qui regroupe des coureurs aspirant à la sphère professionnelle.

Marc Lemay velo montagne mtb mont-ste-anne

📸: TOM MORAN/GESTEV

L’expertise de Patrice Drouin ne passe pas inaperçue aux yeux de Marc Lemay. À son avis, il est la personne toute désignée pour présenter une première version de la réglementation. « J’avais beaucoup de documentation sur le sujet et j’avais débroussaillé le terrain de A à Z. On me considérait comme un expert», confirme Patrice Drouin.

En 1990, forte de ses 1000 membres et de ses 30 clubs, l’AQVM passe dans le giron de la Fédération québécoise des sports cyclistes (FQSC). Ce sport jeune et bien portant, dont on commence à sentir le potentiel commercial, compte aussi des administrateurs et des officiels dynamiques. Les acteurs du milieu se mettent d’accord, et les premiers Championnats du monde seront disputés au Colorado. Patrice Drouin représente la Fédération internationale amateur de cyclisme (FIAC), l’ancêtre de l’Union cycliste internationale (UCI), et agit à titre de consultant.

Marc Lemay, avocat de formation et ancien député du Bloc québécois, tente ensuite de convaincre la FIAC de chapeauter le vélo de montagne. L’arrivée de commanditaires importants et la possibilité de voir des milliers de nouveaux pratiquants se joindre à la Fédération constituent des arguments de poids pour les dirigeants européens, qui proviennent majoritairement du cyclisme sur route.

« Lorsque nous avons déposé notre dossier à la FIAC, notre seule question a été celle-ci: “Voulez-vous faire la même erreur que vous avez faite avec le BMX?” [NDLR: le BMX était alors régi par deux fédérations internationales plutôt qu’une seule]», se remémore Marc Lemay

La Fédération se laisse persuader, et l’étape canadienne du circuit de la Coupe du monde se déroulera au mont Sainte-Anne en 1991. Patrice Drouin en sera l’organisateur. L’ampleur de la tâche se révélant plus grande que celle d’une course provinciale, il s’allie à Chantal Lachance pour créer Gestev, une entreprise spécialisée en gestion d’événements sportifs et culturels.

Coup de poker pour une mise olympique

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📸: TOM MORAN/GESTEV

Après une première année concluante, Marc Lemay est cependant loin de se douter que la prochaine étape de croissance de cette discipline arriverait beaucoup plus vite que prévu.

Au printemps 1993, en réunion à Cuba, Marc Lemay discute avec le président de l’UCI, Hein Verbruggen, et le président du Comité organisateur des Jeux olympiques d’Atlanta en 1996, Billy Payne. Le travail diplomatique n’aura pas lieu dans une salle de conférence, mais bien sur la plage. «Les gens du Comité organisateur des Jeux d’Atlanta ne voulaient plus de l’épreuve du contre-la-montre par équipes. J’ai joué mes cartes en leur faisant valoir que le vélo de montagne était un sport ouvert aux hommes et aux femmes et qu’il avait déjà fait l’objet de trois Championnats du monde. Hein Verbruggen me demande alors : “Marc, serais-tu prêt pour Atlanta?”»

L’Abitibien, qui visait les Jeux de 2000, répond par l’affirmative, sans savoir toutefois dans quoi il s’engage. Les délais sont extrêmement courts. «Je lui ai dit que nous serions prêts. Comme au poker, j’ai déposé mon as ! »

Quelques mois plus tard, les Championnats du monde sont disputés à Métabief, en France. Les membres du Comité international olympique (CIO) assistent à la compétition et tombent sous le charme.

«Il y avait 55000 spectateurs, c’était un succès extraordinaire! poursuit Marc Lemay. À la fin des mondiaux, le CIO a annoncé que le vélo de montagne ferait son entrée aux Jeux olympiques de 1996 non pas comme sport de démonstration, mais bien pour remplacer le contrela-montre par équipes. Ce soir-là, ça m’a coûté 500$ de champagne, et je m’en foutais complètement ! »

L’histoire du vélo de montagne en quelques dates

1984 Création de l’Association québécoise de vélo de montagne (AQVM).

1990 L’AQVM se joint à la Fédération québécoise des sports cyclistes (FQSC). Les premiers Championnats du monde sont présentés à Durango, au Colorado

1991 Marc Lemay est nommé président de la Commission de vélo de montagne de la Fédération internationale amateur de cyclisme (FIAC). Début du circuit de Coupe du monde de cross-country.

1992 Présentation des Championnats du monde à Bromont.

1996 Première présentation du vélo de montagne aux Jeux olympiques à Atlanta.

1998 Le mont SainteAnne est l’hôte des Championnats du monde.

2004 Marie-Hélène Prémont est médaillée d’argent aux Jeux olympiques d’Athènes.

2005 Première victoire de Marie-Hélène Prémont à la Coupe du monde au mont Sainte-Anne.

2008 Marie-Hélène Prémont termine au premier rang du classement du circuit de la Coupe du monde.

2010 Les Championnats du monde s’arrêtent au mont Sainte-Anne pour une deuxième fois.

2016 Aux Jeux de Rio, l’équipe olympique canadienne masculine (Léandre Bouchard et Raphaël Gagné) est entièrement québécoise.

2019 Le mont SainteAnne accueillera ses troisièmes Championnats du monde.

Fidèle depuis 1991

Marc Lemay velo montagne mtb mont-ste-anne

Depuis sa fondation, Gestev a organisé près de 100 Coupes du monde et Championnats du monde de vélo de montagne partout sur la planète. Qui plus est, l’étape du mont SainteAnne est la seule qui ait été présentée sans interruption par les mêmes organisateurs depuis la création du circuit, ce qui rend Patrice Drouin particulièrement fier.

Sa recette? Il ne faut pas seulement répondre aux attentes, mais les surpasser, tant pour les athlètes, les officiels, les bénévoles que les journalistes. «Si les participants ne sont pas heureux, c’est le début de la fin. Il faut imprégner ces événements de notre culture, c’est ce qui garantit leur pérennité. »

L’organisateur revient sur l’importance du travail des bénévoles. «Ils ne se font pas prier pour venir aider une entreprise privée parce qu’ils savent que nous sommes respectueux. Impliquer la communauté est une option gagnante. Ce sont de petits détails qui ont créé notre notoriété à l’échelle internationale.»

C’est d’ailleurs en étant bénévole que Marie-Hélène Prémont aura son premier contact avec le vélo de montagne. On connaît la suite: la coureuse s’est imposée trois fois à la Coupe du monde au mont SainteAnne et a été médaillée d’argent aux Jeux olympiques d’Athènes.

Comment résumer toutes ces années? «Nous avons permis à certains fabricants de vélo d’éviter la faillite. Jamais nous n’avions prévu que le sport arriverait aussi vite aux Jeux olympiques. Les étoiles étaient alignées, mais nous avons travaillé en maudit!» conclut Marc Lemay.

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