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Rouler dans l’étrange printemps

26-03-2020
Première rando inhabituelle

Photo: Kayle Kaupanger/Unsplash

Première sortie dehors cette année. Première ride, aussi, au temps du Coronavirus.

J’aurais aimé qu’elle soit aussi exaltante qu’à l’habitude, malgré l’ambiance plombée. Chaque printemps, je roule pour la première fois comme si je brisais ma chaîne. Je retrouve la liberté du mouvement, les premiers coups de pédale debout sont comme un cri de joie, un soulagement. Ça y’est. La vraie vie m’est à nouveau rendue.

Imaginez un Labrador lâché lousse dans un champ, la langue pendante de bonheur pendant qu’il s’ébroue. C’est exactement à cela que je ressemble… normalement.

Car malgré ces sentiments qui m’habitaient, je ne parvenais pas à totalement me libérer de l’anxiété ambiante. Ni du travail qui m’attendait à la maison. Parce que je ne suis pas très efficace, ces jours-ci, et je songeais à ce qui s’accumule sur la pile des choses à faire. Et puis, comme beaucoup, le stress économique, social et personnel me pèse. Énormément. Nous vivons une période d’incertitude inédite qui met à mal notre quiétude et les plaisirs simples.

Le Québec était mis sur pause et je roulais à fond de train pour oublier, sans succès.

Pas une once de vent. 6 degrés. Du soleil. La neige de l’Ile d’Orléans se reflétait dans un fleuve d’huile et lui donnait une teinte gris métal. Je suis finalement sorti de ma tête pour me rendre compte qu’il y avait des tas d’autres cyclistes. Des marcheurs. Quelques voitures, qui m’envoyaient la main. Partout, des sourires immenses. C’était mercredi, on aurait dit la fin de semaine.

Les gens paraissaient radieux. Et surtout ravis de me voir là. Comme si d’aller rouler dans ce climat, était une sorte de pied de nez à tout cela. Le vélo comme un acte de résistance devant l’inéluctable chahut socio-économique.

Mon masque soucieux s’est finalement mué en autre chose, et je rendais leur sourire aux gens. Je ne parvenais pas à réellement m’extraire du malheur qui nous afflige tous, mais j’avais le sentiment que nous étions ensemble dans tout cela, et que le vélo, qui m’amenait loin de chez moi, du confinement, me faisait traverser la vie de toutes ces personnes que j’aurais normalement croisées sans m’en soucier, mais en ayant cette fois l’impression que nous partagions quelque chose qui nous unissait et nous rendait plus forts ensemble. Que nous n’allions pas nous laisser abattre.

Les arcs-en-ciel affichés par les enfants confinés sur les devantures de leurs maison en signe de solidarité. Le message répété, en dessous, comme un mantra : Ça va bien aller.

J’ignore si ce sera le cas. Je ne me fais pas d’illusions. Mais il y a des moments où il fait bon sentir qu’on appartient à quelque chose de plus grand que soi, que son pâté de maison ou que son cercle d’amis. De sentir que nous sommes unis dans l’adversité et que nous valons mieux que la peur et l’angoisse de manquer de papier-cul. Voire d’argent.

Le genre de sentiment qu’on n’espère pas nécessairement obtenir en enfourchant sa bécane pour profiter des premiers rayons chauds. Preuve que, ce printemps, tout est vraiment différent. Et pas toujours pour le pire.

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