Photo: Tim Foster/Unsplash
Le vélo est un antidote au stress quotidien. Me suffit de quelques coups de pédale en forêt pour que s’évaporent les soucis du boulot. Comme par magie.
La journée a été chargée.
Une rencontre à 9h, une autre à 11h et encore une dernière à 13h, des déplacements en voiture vers la ville, à travers la ville, puis pour en revenir. De retour, m’attendent l’avalanche quotidienne de courriels, les lectures à faire, les messageries du boulot, quelques trucs à écrire… Il est 17h passé et j’ai la tête pleine, le corps lourd. Il y a une part de moi qui s’ouvrirait immédiatement une bière et le gros sac de chips qui me fait de l’œil dans le garde-manger. Une autre sait que la forêt recèle d’autres promesses d’évasion pour les cerveaux malmenés.
Je m’habille. Je ramasse mes trucs (plogue, pompe, carte d’abonnement au réseau, chambre à air d’urgence). Je gonfle mes pneus et ferme la porte du garage derrière moi.
La lumière du début août filtre à l’oblique à travers les arbres dans la forêt au bout de la rue. Dès que je franchis les frondaisons des grands feuillus, une odeur végétale d’humus et de terre humide m’emplit les narines. S’y ajoute le parfum minéral des grosses roches qui semblent suinter dans la canicule.
Les premiers gestes sont hésitants. Mes pneus font vibrer un pont de bois et semblent vrombir sur les racines des premiers virages. Je me sens incertain. J’ai du mal à me concentrer et être dans le moment présent.
Les premiers coups de pédale à vélo de montagne après une journée de boulot ressemblent aux efforts que l’on fait pour méditer. Les pensées affluent, contaminent le calme espéré. Je tente de les laisser couler sur moi, me traverser. Elles sont là, mais je ne m’y attarde pas. Enfin, j’essaie.
De toute manière, je n’ai pas le loisir bien longtemps de les laisser faire leur travail de sape. Le sentier impose sa loi.
La première montée nécessite un minimum de concentration. Je ne roule pas vite. Sortie de récup après un entraînement costaud la veille : mes jambes réclament de tourner sans être surchargées. À basse vitesse dans les affleurements rocheux, les virages glissants de poussière et les racines, la concentration est requise. Pas de puissance pour foncer comme un bulldozer dans les obstacles. Il faut de la finesse. Et de la focalisation.
Je monte et le calme que je m’impose occupe une partie croissante de ma conscience. Je ralentis ma respiration, je refroidis mes ardeurs, mon regard porte loin, revient à l’avant de ma roue puis retourne vers un point un peu plus loin dans le sentier pour mieux appréhender les gestes à exécuter. Ça dure une vingtaine de minutes. Arrivé en haut, je file sur le plate et j’entame une autre montée, plus courte celle-là, avant la première descente : rapide, sinueuse, technique. Je m’élance et chasse instantément tout ce qui parasitait encore ma conscience. Si je laisse mon esprit s’égarer, c’est la bévue (voire la chute) qui m’attend.
Je connais ce segment par cœur. Je dois l’avoir fait 30 fois cette année. Au bout de quelques mètres, j’ai le sentiment de flotter sur le sentier. Je ne fais qu’un avec le vélo. Je roule léger. C’est à peine si j’effleure les obstacles, me semble-t-il.
Au bas de ce secteur, je rattrape un petit groupe de rouleurs. Nous nous saluons.
« C’est beau, hein? », leur dis-je. « Malade », me répond l’un d’eux. Un sourire qui relève plus de l’émerveillement que du simple contentement lui barre le visage. Ses amis l’imitent et nos chemins se séparent.
Deux autres descentes m’attendent. J’enfile la dernière à pleine vitesse. Je n’ai plus besoin de me concentrer. Ma journée de travail m’a quitté dans un nuage de poussière, soulevé par ma roue arrière. Je suis à l’affût des sons que fait le vélo en déboulant dans le sentier. Mon regard porte loin. Je ne lévite pas, mais c’est le sentiment qui m’habite : flotter au-dessus de tout ce qui me lestait à peine une heure plus tôt.
Je rentre avec le sourire. Mes vêtements trempés en raison de la chaleur et de l’humidité ambiante. J’allume le barbecue. Je m’ouvre finalement une bière et en avale une longue gorgée. Les feuilles bruissent doucement dans les arbres. Je me sens lavé de ma journée. Le vélo est une méditation. Un anxiolytique. Un médicament universel pour me soigner de tout ce qui encombre mon esprit.