Photo: A.S.O./Charly López
Dimanche matin, je sablais la galerie du patio avant de la teindre, des écouteurs fichés dans les oreilles. J’écoutais le Tour sans les images.
Nicolas Roche et Anthony McCrossan (l’analyste et l’animateur sur FloBikes) parlaient bouffe locale. Ils débattaient, plus précisément, des mérites comparés d’une quelconque pâtisserie et d’une tranche de pain grillée, nappée d’huile d’olive et garnie de tomates fraîches pour combler l’appétit au milieu d’une sortie à vélo en Catalogne.
Ça m’a fait me rappeler le festin qu’on nous avait préparé dans une auberge au pied de Mare de Déu, près de Gérone. Un endroit découvert au hasard, parce que c’était l’heure du lunch et que l’endroit était le seul resto en vue sur Google Maps.
Dimanche matin, donc. Deuxième étape avec une second final en autant de jours à Barcelone. Le soleil cognait ici, mais plus encore là-bas. Vingt-cinq degrés contre trente-cinq. Tadej Pogačar s’apprêtait à offrir la victoire à son domestique de grand luxe, le jeune et prodigieux Isaac del Toro. Le Mexicain donnerait ainsi à ses compatriotes un prix de consolation : leur équipe allait perdre la 8e de finale devant l’Angleterre quelques heures plus tard en Coupe du monde.
Un cadeau, un cadeau, c’est vite dit. Un placement, plutôt. Del Toro devra se désâmer pour son leader dans les jours qui viennent. Se sacrifier sur l’autel des étranges principes régissant ce sport individuel qui se pratique en équipe. Pogačar n’a pas donné l’étape à son jeune dauphin. Il s’agissait une transaction, massive, dont le remboursement débuterait dès le lendemain dans la dernière difficulté sur Les Angles. (Avec succès, faut-il préciser)
J’ai beau suivre le cyclisme pendant toute sa longue (et parfois interminable) saison, il se produit quelque chose de spécial pendant le Tour. Malgré moi. Ça a sans doute à voir avec l’été, le temps qui ralentit en même temps que les journées s’étirent.
Cette élongation temporelle laisse un espace dans l’esprit pour que les souvenirs viennent se faire un nid et se calcifient dans ma mémoire.
Des souvenirs, donc. Ceux récoltés là-bas, et ici, pendant la Grande Boucle. Ils se confondent en une sorte de vaste creuset mnémonique. D’infimes détails. Des images. Des émotions. Des conversations animées.
Je me souviens de 2013, en Corse. On était allé voir la seconde étape à vélo, débarquant juste à temps dans un café, sur le chemin du retour, pour voir Jan Bakelants lancer une attaque au kilomètre pour remporter l’étape. La veille, mon article sur le Tour dans Le Devoir avait fait la première page du journal.
L’an dernier, en haut du col du Soulor, nous étions des dizaines à être venus en roulant. Je revois les bécanes accotées par agrégats derrière les barrières bloquant l’accès vers l’Aubisque, d’où je venais. Puis, les coureurs arrivant à une vitesse folle au sommet, floutés par leur propre rapidité. Ma mémoire en a fait une photo dont on aurait étiré le temps d’exposition.
Puis il y a toutes ces étapes, vues en direct ou en reprise le soir, qui ponctuent presque tout le mois, et qui sont devenues le fond d’écran de mes étés. Le Tour, c’est l’intime. C’est les vacances, souvent. C’est les amis, les textos qu’on s’échange avant, pendant, après les étapes. Puis, c’est aussi les récits. Les photos, les images repassées en boucles, années après année pendant les temps morts des débuts d’étapes, si bien qu’on a l’impression d’avoir assisté à la victoire décisive de Merckx sur l’étape entre Luchon et Mourenx en 1969… alors qu’on n’était pas né.
C’est le banal de la vie et c’est le mythe qui se confondent. Et chaque fois, chaque année, suffit de mordre dans une étape ou deux et les souvenirs affluent, déboulent. L’envie d’écrire me prend. De raconter le banal et le mythe dans le détail, justement.
Le Tour est une madeleine de Proust.