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Le blogue de David Desjardins

Tricheur!

27-10-2015

Entre coureurs, nous nous amusons souvent à parler de « championnats de 10 vitesses » pour désigner nos sorties de groupe et les compétitions. Manière d’exprimer l’ambiguïté inhérente à cette entreprise, parfaitement dérisoire, qui consiste à se « désâmer » pour atteindre le seizième sous-sol de la douleur afin de métaphoriquement pisser plus loin que le voisin.

Nous avons une autre expression, moins poétique: c’est un concours de graine. De celui qui a la plus grosse, évidemment.

Parce que, bon, c’est l’fun les podiums. Tout le monde aime gagner une course.

Mais ça reste un jeu pour les grands. Surtout quand les grands en question sont des coureurs maîtres… de plus de 40 ans.

Au moment où Dominic Picard a reçu son résultat positif suite à un test antidopage subi quelques semaines plus tôt, la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre dans le peloton. J’ai alors essayé de parler à l’équipe, au CCES et à la FQSC, mais le processus habituel devait suivre son cours, et entre-temps, personne ne parlerait. Ce qui est un peu normal. (La FQSC n’avait pas encore été mise au courant quand je l’ai contactée).

Pourquoi ? Parce qu’il est essentiel que ces nouvelles fassent la manchette dans nos milieux, que ceux qui seraient tentés de tricher voient ce qui les attend. Mais pas seulement pour eux, leur suspension, et l’opprobre. Mais aussi les dégats qu’ils font autour d’eux.

Parce que les membres de l’équipe de Picard seront évidemment montrés du doigt. Qui d’autre s’y dope ? Le savaient-ils ? Étaient-ils complices ?

Eux aussi paient le prix de son erreur. C’est pour cela que Sébastien Cossette, son ancien coéquipier, a choisi de briser le silence.

Avec sa permission, je reproduis ici son texte, publié sur sa page Facebook, parce qu’il décrit parfaitement les dommages collatéraux que j’évoque ici.

« Je savais depuis la mi-juillet que Dominic avait échoué un test anti-dopage lors de la Coupe des Amériques (début juillet). Je l’avais appris de sa bouche. Peu de temps après les rumeurs ont fait leur chemin. Ce n’était donc pas une surprise pour grand monde du peloton lors de l’annonce du CCES, le 21 octobre. Quand je l’ai appris, il a dit que le CCES avait soit disant détecté du clenbutérol. À l’annonce de la sanction, ils avaient aussi détecté du tamoxifène. Beau cocktail!

Certains parlent de tristesse face à la nouvelle. Dans mon cas, c’est plutôt de la frustration et de la colère qui m’habitent. Dominic était mon coéquipier depuis 4 ans. Un ami? Je dirais plutôt que nous étions « chum de bike ». Le bécycle et les tournois de 10 vitesses ont fait que moi et Dominic nous nous sommes connus et côtoyés. Les seules fois qu’on se voyait étaient sur le vélo, pour des entrainements ou pour des « compétitions de manivelles ». Le bécycle mettra aussi fin à notre relation. J’avais pas de sentiment d’amitié assez fort avec lui pour que notre relation perdure suite aux derniers évènements.

J’avais beaucoup de respect pour la personne et le coureur. Dominic ne se prenait pas pour un autre et était disons assez « low profile ». Il n’aimait pas du tout avoir le « spot light ». Je me rappelle en 2012, lors de sa 2e place aux championnats canadiens de contre-la-montre. Il était monté sur le podium pour recevoir sa médaille. Quand il en est descendu, 5 minutes plus tard, sa médaille était déjà dans la poche arrière de son maillot et il n’a pas reparlé une fois de sa performance. Il répondait, gêné, à chaque personne qui le félicitait. Détrompez-vous si vous pensez que Dominic s’était jamais fait tester auparavant. À ma connaissance seulement, il s’est fait tester au moins à 4 reprises dans les 4 dernières années: 2 fois en 2012 (Championnats canadiens et québécois), 1 fois en 2013 (championnats québécois) et en 2015 (Coupe des Amériques). L’ACVQ et la fédération ont introduit le programme de test antidopage chez les maîtres en 2012.

J’ai à peu près tout lu sur ce qui s’est dit suite à l’annonce du CCES (réseaux sociaux, blog, articles, communiqués), et je me suis retenu à plusieurs reprises pour ne pas intervenir. Beaucoup ont parlé des victoires, des podiums que Dominic a volé à ses adversaires. Peu ont parlé des dommages collatéraux qu’il a causés autour de lui, à ses coéquipiers, à son équipe et à ses commanditaires. Certains sont frustrés des victoires que Dominic leur a volées, moi je suis frustré de l’avoir aidé à les remporter. Avez-vous pensé 2 minutes si c’était un de VOS coéquipiers qui se faisait pincer? Quand je l’ai appris, ma première réaction a tout suite été: « NON j’y crois pas c’est une blague, pas lui ». Tout de suite après, je me suis mis à penser à moi, à mes coéquipiers en tant que personne, à notre équipe et à nos commanditaires. À la fin de la saison 2014, on a fait énormément d’effort pour mettre sur pied une nouvelle équipe. Venait-il tout bonnement de tout foutre à l’eau?

Mais qu’est-ce que le monde va penser? Le monde du cyclisme est petit et les rumeurs vont très vite. J’étais en plein dans ma plus « belle » saison de bike. Je venais tout juste de terminer le Grand Prix du Saguenay, de participer au Tour de Beauce et surtout de gagner ma première course sénior (Grand Prix de Gatineau), et ce, à 38 ans. Un autre de mes coéquipiers venait de gagner les championnats canadiens. « Guilty by association » qu’on dit c’est ça? Comme si parce qu’on fait partie de la même équipe, on mange tous la même « viande » 😉 Je sais que je ne pourrai jamais empêcher les gens de penser ce qu’ils veulent, mais ça vient quand même me chercher. Une réputation est si difficile à bâtir et si facile à détruire en même temps. Je suis prêt à vivre avec mes choix, mes décisions. Mais j’ai beaucoup de misère quand les choix et décisions des autres ont un impact sur moi. Je fais du vélo pour le plaisir avant tout. Le plaisir du dépassement de soi, le plaisir de la compétition, le plaisir de partager avec mes chums et mes coéquipiers des moments intenses et une passion commune. Je vous assure que je ne fais aucunement du vélo pour les podiums ou pour les victoires. Vous pouvez me croire ou pas, ceux qui me connaissent bien le savent. Si c’était le cas, je n’aurais pas passé la dernière saison à me faire botter les fesses chez les séniors. En l’espace de quelques instants, Dominic venait de scraper certains de mes plus beaux souvenirs de bécycle. Comme par exemple, sa victoire aux Championnats québécois sur route en 2012 chez les maîtres A, où nous avions fait une superbe course d’équipe.

Je ne comprends pas ce qui pousse quelqu’un, encore moins un petit « vieux » de plus de 40 ans, qui fait du bécycle pour le plaisir, à risquer sa santé. Pourquoi en bout de ligne? Pour moi, les petites victoires goûtent meilleur quand on pense à tous les efforts qu’on y a mis. Et comprenez moi bien, je ne parle pas ici nécessairement de médailles ou victoires proprement dites. Mais bien de « petites victoires » personnelles comme tenir le pack pour la première fois, la première échappée à laquelle tu participes, finir top 10 pour une première fois, etc… C’est ce qui rend les courses de bécycle si plaisantes à mes yeux. Chacun y trouve son compte, sa motivation et ses défis. Je ne fais pas du vélo depuis que je suis cadet, je fais du vélo depuis 6 ans seulement et j’ai progressé tranquillement avec les efforts et à force d’essayer. Oui, c’est toujours plaisant de terminer sur le podium. Mais j’ai de meilleurs souvenirs de certains moments où je n’ai même pas terminé dans les 10 premiers que de certaines de mes victoires. J’ai un bien meilleur souvenir d’avoir passé 1h en échappée solo et de me faire reprendre à 500 mètres de la ligne pour finalement terminer 25e ou 30e, que d’avoir remporté le routier de la Coupe des Amériques en 2014, sans avoir pris un foutu relai car mon coéquipier avait le maillot jaune sur les épaules. Ceux qui pensent qu’on fait du vélo seulement pour les podiums se trompent lamentablement. Ceux qui le font que pour ça ou pour la reconnaissance des autres devraient se trouver autre chose. Certains ne comprennent pas et ne comprendront jamais pourquoi des ti-vieux de 35-40-45 ans mettent autant d’effort, de sacrifices et d’énergie pour faire des courses de vélo amateures. Je n’ai pas la réponse pour tout le monde mais pour ma part, la compétition et le sport ont toujours fait partie de ma vie. C’est un besoin viscéral pour moi. J’ai besoin de me dépasser, d’aller au bout de mes capacités et je comble ce besoin par le sport. Le bécycle n’est pas ma vie, mais ça lui apporte un certain équilibre entre le travail et la famille.

Jamais je ne pensais être confronté à une histoire de tricherie ou de dopage dans mon entourage. J’ai toujours cru que je choisissais bien les gens qui m’entourent. Le cas de Dominic sera dans quelques années anecdotique. Et il devra vivre avec ses propres décisions pour quelques temps. J’espère par contre, qu’il restera bien gravé dans nos petites têtes. Je suis peut-être naïf, mais je crois encore que c’est un cas isolé et j’espère ne pas me tromper. »

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